21/12/2040 Table de Kristen Loewy et Arseni Stoyanov

Sur cette table ronde nappée est posée une étiquette bleue avec inscrits en lettres d'argent les prénoms Kristen et Arseni s'entrelaçant.

Reducio
Menu :

~ Entrée ~

Foie gras et pain d’épice, confit d’oignon et de figues
ou
Saumon fumé sur pain suédois, citron



~ Plat ~

Chapon farci et pommes dauphines
ou
Goulasch de bœuf
ou
Filet de Saint-Pierre et haricots verts



~ Dessert ~

Bûche pâtissière aux trois chocolats
ou
Bûche glacée aux fruits rouges


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21/12/2040 Table de Kristen Loewy et Arseni Stoyanov
Cette première danse fut pour le moins agréable. Kristen se surprit à apprécier à nouveau les fantaisies de la fête, et s’envoûter ainsi dans le tourbillon de la danse lui rappela de nombreux souvenirs, fit remonter en elle des sensations qu’elle croyait enfouies pour toujours. C’était l’ivresse que procurait la valse, cette émotion vague qui lui faisait oublier quelques instants l’image sévère et stoïque qu’elle se donnait. Elle ne tarda pas cependant à remarquer le regard accusateur de son cavalier. Elle n’eut pas tout de suite conscience du problème, puis elle observa la situation avec un regard extérieur. Ils dansaient ; la main droite d’Arseni était sous l’omoplate gauche de Kristen tandis que sa main gauche tenait la main droite de la directrice. Et elle comprit ; ce fut l’effet d’une douche froide. Pensant à nouveau à sa main, elle ressentit de petits picotements qui passaient jusque là au second plan. Instinctivement et bien malgré elle, elle resserra très légèrement ses doigts dans la paume de son cavalier.

Ne sachant pas réellement si Arseni avait tiré ses propres conclusions, la directrice de Poudlard se sentit pourtant honteuse. Elle n’osa plus le regarder dans les yeux et laissait volontairement son regard s’aventurer dans le vague. Le regard accusateur du Ministre lui avait fait l’effet d’une réprimande, comme si elle avait été une enfant prise sur le fait ; et s’imaginer ainsi cette situation lui fit ressentir un peu plus de honte encore. Elle se mordit la lèvre, fronça les sourcils, tentant de renfermer ce sentiment. La danse terminée, Arseni proposa d’aller s’asseoir. Kristen hocha du chef sans rien oser dire.

Ils arrivèrent près de leur table. Sur une étiquette, leurs deux noms s’entremêlaient. La directrice haussa un sourcil, trouvant l’affaire un peu niaise, mais ne s’en préoccupa pas plus que cela. Arseni, en homme galant, lui tira sa chaise et la cala. Elle s’assit tranquillement, suivant des yeux son cavalier qui vint en face d’elle. Elle lui proposa un maigre sourire qui devait s'accorder à l'ambiance joyeuse du bal et chercha quoi dire.

Et elle se rappela qu’Arseni était quelqu’un de bien, et que c’était justement pour cela qu’elle éprouvait cette honte à ce qu’il avait peut-être soupçonné. Elle se rappela ce qu’il avait fait pour elle, ce que personne n’aurait pu faire à sa place – et prit pleinement conscience que c’était là la source de sa honte. Elle jouait avec le feu, et cet homme qui lui avait permis d’échappé à Azkaban le savait peut-être. Gênée, elle commença à tripoter sa serviette et après une analyse franchement intéressante de ses plis, elle enleva le gant de sa main gauche. Adressant au Ministre un regard à peine gêné, elle dit :


« Vous excuserez mon impolitesse… Je me suis blessée, et je préfère vous épargner la vue d’une telle horreur. »

Elle plissa les yeux et fit un petit sourire en coin.

« Aucun de nous ne souhaite renoncer à son appétit ce soir, dit-elle en désignant le menu. »

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Ressentir le moindre soupçon de magie noire chez un autre individu est une expérience déroutante. On ressent tout d'abord une impression de déjà-vu. Un peu comme si on se voyait à travers le reflet d'un miroir. Ensuite, selon qu'on soit adepte ou non de cette magie, deux réactions s'imposent : la première, propre à celles et ceux qui ont choisi d'emprunter cette voie obscure, consiste à se reconnaître en l'autre, à déceler en lui ses propres forces et faiblesses (et selon le degré d'attachement porté à cette personne, s'en suit un sentiment sincère de regret ou bien d'admiration) ; la seconde, propre au commun des sorciers, se résume à un rejet profond et sans appel de l'autre, une répugnance incontrôlée et incontrôlable. A cheval entre ces deux extrêmes, Arseni Stoyanov se vit tout naturellement en Kristen, comme un miroir de ses propres faiblesses. Parce qu'elle n'était pas n'importe qui, il éprouva regret et honte. Enfin, parce qu'il n'était pas n'importe quel mage noir, il éprouva le besoin d'analyser ce qu'il avait perçu, dans le seul but d'isoler le type précis de magie auquel Kristen avait vraisemblablement eu recours. Mais pas tout de suite. Pas maintenant que toute l'attention était braquée sur cette main restée gantée. Il lui fallait plus de discrétion.

Arseni se contenta de plisser les yeux en portant le menu à sa vue. Il n’embarrassa pas Kristen en réponses évasives, soupçonneux du fait qu'elle avait très probablement compris sa réaction.

" Je commencerai par le foie gras sur sa tranche de pain d’épice, ça m'a tout l'air d'être délicieux. Et vous, que prendrez-vous ? "

Le sourire pendu à ses lèvres le faisait passer pour calme et détendu, mais au fond, Arseni éprouvait une appréhension malsaine. Le genre d'appréhension qui vous tordait l'estomac et vous coupait l'appétit. La question qui le préoccupait sérieusement était somme toute assez simple : que recherchait Kristen à travers cette magie ? Tous les adeptes de la magie noire, grands ou petits, recherchaient forcément quelque chose à travers elle. Pour certains, c'était une question de force, pour d'autres une question de pouvoir ; s'y mêlaient aussi la gloire, la vengeance, l'immortalité, et tant d'autres grands concepts encore. Quel était celui qui guidait les pas de Kristen désormais ? La question demeurait sourde mais non moins persistante dans l'esprit habile d'Arseni.

Comme de coutume à Poudlard, un discret sortilège de permutation orchestré par un elfe niché en cuisines permit à l'assiette d'Arseni de se couvrir du mets désiré, chassant, momentanément tout du moins, ses préoccupations. Le repas pouvait commencer.
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L’asymétrie provoquée par ce gant sauta aux yeux de Kristen lorsque celle-ci entreprit de choisir le saumon, le menu calé entre l’index et le majeur de chacune de ses mains. Bien loin de se soucier d'un quelconque idéal esthétique, voir une de ses mains noire et l’autre à nu semblait soudainement la mettre plus mal à l’aise que de raison ; pourtant, elle commençait à s’y faire, avec le temps. C’était le regard accusateur d’Arseni qui la troublait, alors qu’elle n’avait cure de ce que les autres pouvaient bien penser de tout ce qui la concernait, habituellement.

« Ce sera le saumon, dit-elle en fermant à la fois le menu et ses yeux, dans une espèce de contentement factice. »

Lorsqu’elle les rouvrit, elle put constater dans son assiette l’apparition du met souhaité. Il y avait deux petits pains : l’un rond, l’autre carré, sur lesquels reposait une fine tranche de saumon fumé. Un morceau de citron était posé sur le bord de l’assiette, et il semblait que l’on pouvait voir à travers le saumon un soupçon de fromage frais. Kristen posa un regard circonspect à ce bout de nourriture, et prit avec une grande délicatesse sa fourchette, ne manquant pas de lever inconsciemment le petit doigt de sa main droite. Elle tâta vaguement du bout des dents de fer le poisson et ne put cacher une crispation sur son visage. Dans son esprit, cette entrée lui avait paru bien plus appétissante qu’elle ne l’était désormais sous ses yeux. Elle lança un bref regard à Arseni avant de reposer sa fourchette sur le bord de l’assiette, non décidée à avaler le moindre fragment de cette chair rosée.

Elle choisit pour se remplir l’estomac l’option vin blanc, qui disait-on, se mariait bien avec le saumon fumé auquel elle ne toucherait probablement pas tout de suite. Son verre à pied se remplit de la même façon que son assiette avait été transformée, et lorsque les dernières gouttes apparurent – là où elles disparaissaient dans une des bouteilles des coulisses des elfes – elle saisit de sa main gantée le globe de verre, entre son majeur et son annulaire. La directrice de Poudlard fit doucement tourner le vin dans le verre. Il semblait suivre une course glissante sur la paroi lisse et transparente de l’objet au même rythme que tournait l’esprit agité de Kristen. Bien qu’assez féminine, Kristen pouvait, parfois, avoir quelque comportement que l’on attribue traditionnellement aux hommes. Indépendante même lorsqu’elle vivait avec Nathan, elle avait pris cette habitude de prendre les devants, de ne pas se fier aux comportements obéissants à une société sexiste et conservatrice, ces convenances assez particulières, et notamment, celle qui consiste à laisser l’homme goûter le vin – on ne sait jamais qu’il soit empoisonné : un homme, c’est bien connu, est plus résistant aux poisons que ne l’est une simple et pauvre femme, toute faible, frêle et fragile – tous ces mots commencent par un f, et les féministes continuent de croire au hasard – et ces qualificatifs étaient, évidemment, d’autant plus valables lorsqu’ils définissaient Kristen Loewy.

De ces pensées ironiques naquirent un petit sourire sur le visage de la directrice, qui se rappela son passé frivole et fantasque – d’autres mots en f ! et de son présent, avouons-le, tant fallacieux que fabuleux ; dans le sens où l’on pourrait écrire maintes histoires sur Kristen sans qu’une seule ne puisse relater la stricte vérité. Des fables : voici tout ce que l’on pouvait espérer connaître de Kristen Loewy.

Son sourire, enfin, plongea dans un lac jauni de vin blanc, et elle but une minuscule gorgée de cette boisson. En rabaissant son verre, mais le tenant toujours dans ce geste hypnotique d’imperceptible tourbillon, coude posé avec un certain flegme sur la table et la main tenant ce verre pendante en donnant cette même impression de fausse paresse plus élégante qu’autre chose ; elle croisa le regard noisette d’Arseni et prit cette fois le temps de s’y arrêter, plongeant ses yeux bleus dans ceux du Ministre de la Magie, le défiant presque.


« Où que puissent vous mener vos conclusions, Arseni, ne perdez pas de vue que je ne fais jamais rien en vain ; et rares sont les motivations que je ne qualifie pas de vaines. »

La certaine prestance apportée par son actuelle posture lui procurait un peu plus de capacité à oser, à oser dire comme à oser répondre, et elle se préparait donc aux éventuelles remarques de cet homme qui se tenait, grandiose, face à elle.

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XCIX



Arseni révèle l'étendue de son pouvoir : la marque noire.




En écho à ses propos, Kristen se heurta d'abord au sourire froid d'Arseni ; un sourire dénué de saveurs, qui savait toutefois ne pas sombrer dans l'amer et le désagréable. Puis se fut le tour de ses yeux légèrement plissés en un regard volontairement pénétrant. Un classique pour qui l'avait déjà croisé du temps où il officiait sous les toits de Poudlard. Arseni n'avait aucune raison d'en vouloir à Kristen, naturellement. Chacun était libre de choisir son chemin. Lui-même n'avait pas fait grands cas des mises en garde. Cependant, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une pointe d'inquiétude à l'idée que Kristen ait pu franchir un cap en gagnant le penchant sombre de la Magie. Ce n'était pas tant le prix à payer qui l'inquiétait, mais les conséquences que cette magie auraient sur elle à plus ou moins long terme. Il lui était impossible de deviner si Kristen minimisait les risques, mais il espérait de tout cœur qu'elle ne présumait pas de ses forces. Beaucoup de sorciers très expérimentés avaient longtemps pensé se tenir à distance raisonnable de leurs limites, avant de réaliser trop tardivement que la magie noire avait eu raison d'eux, comme elle avait toujours raison de tout. Kristen ne devait pas tomber dans ce piège, quelle que soit la confiance qu'elle plaçait en elle-même. Étrangement, Arseni se surprit à penser qu'il était attaché à la version de Kristen qu'il avait sous les yeux. Il ne voulait pas qu'elle se change en mirage. Il ne le supporterait pas. Et pourtant, il ne pouvait rien. Rien qui puisse modifier durablement le cours des événements. Il en avait la conviction – l'assurance de Kristen le lui soufflait discrètement à l'oreille – le chemin était déjà bien entamé. Tout retour était inenvisageable. Elle irait, contre vents et marées, jusqu'au bout.

« Si tout était merveilleusement clair, tout nous serait parfaitement inutile, dit-il en repoussant ses couverts. »

Et sur ses paroles de glisser discrètement la pulpe de ses doigts sur la table, dessinant des mots invisibles dans une langue inconnue de Kristen. Le bois se nervura aussitôt, faisant apparaître des sillons noirs qui serpentèrent à toute vitesse vers le bras droit de Kristen. La magie noire avait ceci de merveilleux qu'elle était capable de prendre des formes diverses et variées, si bien qu'il n'y eut rien de surprenant à voir les sillons se changer en lignes indolores le long de la manche puis de la peau de la directrice de Poudlard. Rampant, se faufilant, les lignes s’insinuèrent sous le gant et en ressortirent une demi-seconde plus tard pour entreprendre le chemin inverse. Impassible, Arseni avait trouvé le temps de retrousser sa manche, révélant pour la première fois à Kristen le plus lourd de ses secrets : une marque noire sur son avant-bras gauche, faite d'un enchevêtrement complexes de symboles géométriques entourant une série de chiffres énigmatiques 3-3-519-1-5. Symboles géométriques qui se retrouvèrent bientôt agrémentés de quelques motifs floraux dessinés par les lignes noirs nouvellement figées. Un léger panache de fumée se dégagea de la marque, comme si la peau d'Arseni venait d'être marquée au fer rouge. Une invocation comprit-il aussitôt. Une invocation si complexe par sa nature qu'il ne réussit pas à en déterminer la forme précise. Peut-être bien qu'elle n'avait pas encore été complétée. Il planta plus profondément encore son regard dans celui de Kristen, comme s'il cherchait à harponner son âme.

« N'oubliez jamais le prix à payer. C'est tout ce qu'un ami peut vous demander. »

Arseni jeta un regard circulaire sur l'assistance pour s'assurer de nouveau que personne ne surprendrait ce qu'il s'apprêtait à faire. D'un geste lent, calculé, il dégrafa les boutons de son col… de profondes racines noires, semblables à des veines empoisonnées, couraient sur toute la surface de sa peau, à l'orée de son cou tendu, et descendaient désormais jusqu'aux limites de sa marque noire, sur son bras gauche.

« Les miens étaient aux abonnés absents à ce moment-là. »
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Kristen soutint le regard de son cavalier, éprouvant une certaine résistance à ces yeux qui paraissaient presque impitoyables. Elle baissa les yeux sur ce qu’Arseni tramait sur la table. Elle ne le comprenait pas, mais ce n’était là rien de naturel, et très vite, des lignes glissèrent sur elle, sur sa peau, jusqu’à se trouver sous son gant. Elle ressentit une gêne, comme si l’on s’introduisait à son insu au plus profond de sa vie privée, car cette main était devenue pour elle le lieu de la pudeur. Elle serra son verre plus fort et releva les yeux vers Arseni, qui poursuivait la manœuvre. Le regard de la directrice de Poudlard était loin d’être amical, et sa mâchoire serrée faisait presque grincer ses dents. Lorsqu’elle vit le geste du Ministre de la Magie, elle reporta son attention sur son bras. Il y avait là quelques formes étranges tatouées, des chiffres, et les lignes noires qui s’étaient glissées sur elle qui reprenaient probablement leur forme initiale. Une étrange fumée s’en échappa. Cela, comprit-elle, ce n’était pas non plus de la magie toute propre et toute conventionnelle.

Le conseil visiblement amical d’Arseni ne préoccupa pas la directrice de Poudlard le moins du monde. Elle reposa son verre dans un mouvement sec, saccadé. Les mots du Ministre venaient de confirmer ce que Kristen soupçonnait depuis quelques temps : il était un mage noir. Elle accepta la révélation sans exprimer la moindre réaction. Son visage n’exprimait plus rien, ni attachement ni colère, ses yeux étaient éteints, ses lèvres plates et son teint froid comme son cœur. Le Ministre de la Magie prit l’initiative de pousser la révélation plus loin. Il dévoila à Kristen les stigmates que la magie noire avait causés sur lui. Toujours si froid, le regard de la directrice observa ces marques sans afficher sur son visage une quelconque émotion. Elle paraissait beaucoup trop détachée de ce que ses yeux lui offraient, et son indifférence avait atteint un point culminant à l’instant où Arseni évoqua les amis qu’il n’avait pas eus.

Toute porte en elle semblait fermée. Elle détestait ces bien-pensances amères que lui servait son partenaire d’un soir, ces conseils qui se voulaient amicaux, ses mises en garde imbibées de compassion. Kristen n’avait pas besoin de cela. Elle n’avait pas besoin qu’on lui rappelle ce qu’elle savait déjà, et dont elle se souciait si peu : elle savait qu’elle agissait en connaissance de cause, de toute façon. Elle releva ses yeux vides vers Arseni, cet homme qu’elle respectait infiniment mais qui ce soir, la décevait franchement.


« Je ne me soucie pas du prix, tant que je sais que je le paierai. »

Elle sentait que cette conversation risquait de l’éloigner de l’ancien directeur de Poudlard, qu’il lui en voudrait peut-être, qu’il serait déçu, probablement. Cette situation ne lui plaisait guère : elle savait qu’Arseni serait pour elle une épaule solide, un sorcier sur qui elle pourrait compter, un ami, pourquoi pas, comme il avait l’air de le dire, et elle craignait d’entacher durablement leur relation. Pourtant, elle se faisait un devoir d’aller jusqu’au bout de sa logique, de ce qui était dorénavant son unique but, sa raison d’être.

« Appelez cela inconscience, suicide, que sais-je ! Je préfère être inconsciente et suicidaire plutôt qu'impuissante et vouée à l’échec ; car rien ne me dégoûte plus que ma propre faiblesse. »

Elle se leva de table. Ses yeux semblèrent à peine se ranimer, ses lèvres esquissèrent un infime sourire :

« Néanmoins, merci. Je vais chercher quelques friandises au buffet : peut-être m’inspireront-elles plus que le saumon. »

Et elle prit ses affaires, se dirigea vers le buffet sans lancer le moindre regard à son cavalier laissé en plan, ne sachant pas vraiment si elle allait le rejoindre avant la fin du bal, ou non. Elle sentait son petit cœur plein d'adrénaline battre dans sa poitrine.

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SCÈNE 100 . L'APPEL DES TÉNÈBRES


Arseni resta un long moment immobile, les yeux fixés sur un point de l'espace. De façon lente et machinale, sans suivre le geste du regard, il reboutonna le col de son manteau et en abaissa la manche de sa seule main droite. Lorsque la tâche fut accomplie, cette même main droite s'étala sur la table en quête d'une chose à laquelle se raccrocher. Se fut son verre de vin elfique.

Au contact du verre, les traits d'Arseni se tordirent en une moue soucieuse, immortalisée par une ride au milieu du front. Ses yeux s'abaissèrent sous le poids de la réflexion. Sa langue se délia.


« Il ne pouvait en être autrement, dit-il à voix basse. A quoi t'attendais-tu ? »

A rien, répondit promptement sa conscience tandis qu'il vidait progressivement le contenu de son verre. A rien du tout.

Les minutes s'égrainèrent au rythme de la musique et des conversations dont Arseni ne saisissait plus le sens. Les sons tapissaient le fond de ses pensées comme une vague clameur en arrière-plan. Il était redevenu sourd au monde qui l'entourait, comme cela lui arrivait parfois lorsqu'il laissait ses pensées le traîner dans un recoin sombre de son esprit. La sortie remarquée des sœurs Luneau et à plus forte raison celle de Kristen et Isabel échappèrent complètement à sa perception. Il était entièrement soumis à cette petite voix qui lui disait : « Personne ne peut comprendre. Comme le voyageur, tu dois tourner le dos et t'en aller. T'en aller vers d'autres cieux plus sombres. »

Quand Arseni revint à la vie, le patronus était déjà là. Planté devant les portes de la salle de bal, il arborait la silhouette d'un chat et avait son regard laiteux braqué dans sa direction.


« Sofia et Eileen sont tombées dans une embuscade, déclara la voix masculine qui s'en échappa sans se soucier le moins du monde de l'ambiance festive qui régnait à ce moment dans la salle. Elles sont grièvement blessées. Leur transfert à Sainte Mangouste est en cours. Tous les membres du gouvernement ont été mis en sécurité. Ne faites rien d'inconsidéré. Restez à Poudlard pour le moment. Je vous envoie un contingent d'Aurors pour vous escorter. »

Les paroles de Michael Hodge devaient résonner encore longtemps dans sa tête après cet instant suspendu au-dessus du vide.

Calme malgré la complexité du puzzle qui se constituait petit à petit en son for intérieur, Arseni braqua un regard noir à l'endroit où le patronus venait de se désagréger. Conscient qu'on guettait désormais la moindre réaction de sa part, il enleva la serviette posée sur sa cuisse et la posa sur la table avant de se lever. Le raclement de la chaise le crispa. Ses yeux noisette cherchèrent sa cavalière et la trouvèrent presque instantanément non loin de l'entrée. Croiser son regard fut un autre motif de crispation après ce qu'il s'était produit entre eux. Mais en homme digne, Arseni enferma ses sentiments à double tour et marcha droit vers Kristen pour la remercier.


« Se fut un plaisir de passer cette soirée en votre compagnie mais je dois y aller, dit-il, inconscient du fait qu'elle avait tout entendu. Au revoir Kristen. »

Il s'inclina pour lui offrir ses respects puis il tourna les talons, filant vers l'entrée avec l'évidente intention de sortir du domaine de Poudlard à pied pour pouvoir transplaner contre l'avis de son secrétaire d'état.
21/12/2040 Table de Kristen Loewy et Arseni Stoyanov
Kristen revint dans la salle de bal et souffla un grand coup, laissant ses épaules s’affaisser. Depuis l’entrée de la pièce, elle pouvait s’accorder une vue d’ensemble, et observa chacun profiter de la soirée. Pendant que certains dansaient en se dévorant des yeux, d’autres louchaient d’envie sur leur assiette, certains se réfugiaient sur une espèce de pain qu’on s’enorgueillissait à qualifier de « français », apparemment peu convaincus par la qualité des plats servis, mais globalement, tout le monde avait l’air d’apprécier la soirée. Kristen croisa les bras, resta près de l’entrée, et s’autorisa un petit sourire. Pour ce soir, tous les rebondissements possibles devaient déjà avoir eu lieu : il ne lui restait plus qu’à se détendre.

La directrice de Poudlard avait appris beaucoup de choses ce soir, et avait vaguement expérimenté plusieurs facettes de cette relation que l’on appelle « amitié ». La froideur avec laquelle elle s’était adressée à Arseni en le quittant lui parut alors étrange, presque surnaturelle et puérile. Que l’on s’approche trop près de ses mystères, et elle se braquait. Ce soir, Aude Luneau lui avait appris qu’il était possible de se soucier de quelqu’un sans pour autant avoir derrière des intentions douteuses - parce que c'était bien ce qu'elle avait fait. Quelques minutes après avoir quitté Arseni, elle avait en effet crut comprendre ce qu’il avait cherché à faire passer. Elle se sentit un peu ridicule, à rejeter ainsi un comportement pour produire le même quelques minutes plus tard. Kristen poursuivit sa contemplation de la salle, à moitié noyée dans ses pensées, mais son regard n’avait de cesse de revenir se poser vers le cavalier qu’elle avait abandonné quelques minutes plus tôt, et qui semblait lui aussi être parti dans un autre monde. Elle hésita à revenir vers lui, mais se sentit trop fière – et trop fatiguée – pour entretenir plus de conversations sérieuses ce soir. Kristen fut tirée de ses pensées par une voix qui résonna derrière elle. Elle se retourna, et put voir le patronus d’un chat, planté non loin d’elle. Celui-ci, appartenant visiblement à un homme – probablement le bras droit d’Arseni – fit preuve d’une discrétion tout à fait impressionnante qui fit à Kristen hausser un sourcil et se passer une main sur le visage. Bien joué, brave garçon du Ministère !

Arseni se leva. Il avait l’air d’un automate, que seuls ses pieds guidaient vers le chemin qu’il devait prendre. Kristen le regarda d’un air inquiet, mais celui-ci sembla tout à fait hors d’atteinte des regards d’un bon nombre de personnes rivés sur lui. Les paroles du Ministre semblèrent elles aussi sortir de sa bouche sans émaner le moins du monde de son cerveau. La directrice, d’une posture elle aussi très digne, avait à nouveau croisé ses bras et fronçait les sourcils en le fixant tout à fait. Avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre, Arseni se tourna. Il était sur le point de quitter la pièce.


« Arseni, l’interpella-t-elle en se faisant quelques pas dans sa direction. »

Elle haussa le menton et afficha une mine aussi sévère qu’inquiète.

« Que se passe-t-il ? »

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        SCÈNE 96 . MONSIEUR LE MINISTRE
        SCÈNE 97 . SUR LA PISTE DE DANSE
        SCÈNE 98 . L'AUTRE MARQUE
        SCÈNE 99 . LA MARQUE NOIRE
        SCÈNE 100 . L'APPEL DES TÉNÈBRES
        SCÈNE 101 . LES VIEILLES CONNAISSANCES


*



Mille et une pensées traversaient l'esprit d'Arseni.

Qui avait bien pu s'en prendre à deux de ses sous-secrétaires d'état ? Qui en avait seulement les moyens techniques et humains ? Qui en avait réellement les motivations ? Et quel était le motif réel de cet acte délibéré ? ... Le déstabiliser ? Arseni en doutait. Il n'était en poste que depuis quelques mois et avait été élu à une si large majorité que son assise sur le ministère était quasi totale. Il avait, bien sûr, quelques détracteurs et adversaires politiques, mais ceux-ci étaient trop peu entourés, trop peu soutenus, et demeuraient fidèles à leur engagement politiques. Aucun d'eux n'était un assassin ou tout du moins quelqu'un capable d'en attenter à la vie d’autrui pour assouvir des ambitions politiques. Non. Arseni en avait la conviction, l'ennemi ne provenait pas de l'intérieur et visait quelque chose de beaucoup plus grand que lui. La purge amorcée par le Commission Exceptionnelle de Transition avait fini de nettoyer le ministère de ses araignées voraces. Mais qui ? Qui, à l'extérieur, pouvait se permettre d'attaquer le pouvoir en place ? Et pourquoi cibler Sofia et Eileen ? Arseni commençait à avoir la tête qui bourdonnait à force de se poser des questions dont il ne réussissait à dégager les réponses. Il se sentit soudain acculé et fatigué. Si bien que la voix de Kristen le surprit au point de lui faire écarquiller les yeux.

Il se retourna pour lui faire face et accueillit sa question par un regard en biais. Et si tout ceci n'était qu'un piège ? Un moyen de l'attirer hors de la tanière qu'était Poudlard pour porter le coup de grâce ? Arseni s'en mordit la lèvre. Il ne savait pu quoi penser... peut-être était-il en plein délire...

« Je ne sais pas. »

Et cela l'inquiétait. Lui qui s'assurait toujours d'avoir un ou deux coups d'avance sur ses adversaires, comme le parfait chasseur qu'il était, se sentait à présent comme une proie vulnérable. Clairement, on avait voulu le placer en terrain hostile et surtout étranger pour le pousser à la faute. Tout du moins c'est ainsi qu'il commençait à interpréter les événements. Mais quel genre de fautes l'adversaire attendait-il ? Arseni réfléchit intensément à la question en prenant cet air songeur qui lui allait si bien. Il était un homme d'action ; d'actions le plus souvent sournoises mais d'action tout de même. Que pouvait-on attendre d'un homme tel que lui si ce n'était d'agir inconsidérément ? L'orée d'un sourire se dessina sur son visage. Sacré Hodge... il commençait à trop bien le connaître.

« Kristen, j'ai besoin de vous ! »

Il se sentit de nouveau débordant de vie et confiant en ce qu'il fallait faire. Les idées commencèrent à germer dans son cerveau. Arseni écarta celles qui étaient irréalisables en l'état pour ne conserver que les plus utiles dans l'immédiat. Il les hiérarchisa dans un coin de sa tête et ayant isolé ce qui lui permettrait de reprendre la main sur la situation, il sourit à Kristen.

« Vous seule pouvez m'escorter. Je ne sais pas qui en a après le ministère, mais si vous m'aider à transplaner jusqu'à mon bureau, nous aurons une chance de le découvrir. »

Arseni avait complètement mis de côté l'amertume qu'il avait éprouvé à l'égard de Kristen et se rendit compte qu'il ne souhaitait plus s'y attarder. Qu'elle comprenne ou non pourquoi il lui avait parlé comme il l'avait fait n'avait pas d'importance, tout compte fait. Leur amitié avait le pouvoir de survivre à toutes les incompréhensions.
21/12/2040 Table de Kristen Loewy et Arseni Stoyanov
Et donc, Kristen Loewy comprit sincèrement pourquoi elle n’avait pas souhaité assisté aux bals donnés les années précédentes. Celui-ci s’avérait particulièrement mouvementé pour elle, qui avait simplement souhaité faire de cette soirée une occasion pour les élèves des différentes écoles de partager d’agréables moments. Visiblement, elle n’aurait pas la chance du divertissement ce soir ; l’amusement ne lui était pas encore permis. Lorsqu’Arseni lui répondit, il sembla d’abord pensif et troublé puis il eut comme une illumination étrange qui marqua son visage d’un petit sourire. Il avait besoin d’elle. Les épaules de Kristen s’affaissèrent sous le poids d’un nouveau rebondissement à sa soirée et elle inspira un grand coup, affichant une mine un peu crispée. Paradoxalement, elle aimait l’idée de pouvoir être utile à quelqu’un à qui elle tenait, à quelqu’un qui comptait apparemment résoudre un problème avec son aide. Elle eut une vague idée de duo avec ce « nous » qui aurait pu passer inaperçu ; idée qui l’intrigua quelques secondes. Elle ne put finalement prononcer d’autres mots que ceux-ci :

« Bon. Dans ce cas, suivez-moi. »

Elle lança un regard à Isabel, sa sous-directrice, et fit un vague signe de tête qui voulait signifier « je pars ». La directrice de Poudlard préférait s’éloigner un peu pour transplaner, afin que ce départ se fît dans la discrétion – nul besoin que toute la salle sache qu’elle s’en allait en compagnie de son cavalier après que celui-ci a reçu pareille information. Lorsqu’ils furent hors d’atteinte de trop de regards, elle lui tendit son bras et lui fit un petit sourire, leva le menton, ses yeux devinrent rieurs.


« Ainsi donc, c’est moi qui mène la danse. »

Arseni soutint son regard et son sourire, avant de déclarer :

« Je vous préfère comme ça. »

La directrice de Poudlard tourna la tête, trop fière et gênée par ce qu’elle associa à quelque complicité entre elle et son cavalier, quand elle le sentit s’accrocher à son bras. Aussitôt, dans un tourbillon étrange, ils furent tous deux absorbés dans une dimension qui l’était tout autant. Quelques secondes plus tard, ils se retrouvèrent dans le bureau même d’Arseni au Ministère. Kristen observa autour d’elle et haussa un sourcil. Elle avait certes pensé à ce bureau, mais elle ne s’imaginait pas atterrir à l’intérieur, supposant que quelque protection de haut niveau y aurait été dressée. Sa réaction à propos de ce fait curieux ne put se limiter qu’à un petit « Ah. », car déjà, Arseni jetait son manteau, invitait Kristen à s’asseoir et se mettait à chercher quelque chose dans ses tiroirs avec une certaine agitation. La directrice ne supporta pas la simple idée de s’asseoir où que ce soit pendant qu’Arseni s’agitait en tous sens, et resta donc debout à l’endroit où elle avait atterri, croisant les bras et observant ce drôle de manège, auquel elle ne comprenait pas grand-chose.


« J’imagine que vous n’êtes absolument pas en train de faire quelque chose d’inconsidéré, lança-t-elle avec malice. »

Il était beau, le donneur de leçons ! Kristen, bien qu’épuisée, sentait qu’elle ne voulait à cet instant pas être ailleurs qu’ici, qu’elle voulait aider Arseni à tout prix, comme elle voulait aider Aude. Elle ne lui était plus seulement redevable, il y avait quelque chose, sans doute, qui devait ressembler à de l’amitié, et à ce besoin de savoir que l’on a pu être utile aux personnes que l’on considère comme nos amis. Oui, décidément, il devait en être un.


~ À suivre ~

Équipe Modératus | UTC+8 | Déguisée en Ranni the witch
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |