L'affaire de la mauvaise adresse
Matthew n'avait pas prévu de prendre la défense d'une plante ce jeudi-là. Il n'avait même pas prévu de passer devant les serres. En fin d'après-midi, il avait simplement choisi de faire un détour par le parc avant de rentrer au château. C'était plus agréable, et les vitres embuées des serres avaient toujours quelque chose d'un peu mystérieux. Mais voilà : il était tombé sur une injustice. Une petite injustice, certes. Avec des feuilles.✎ ─── NOTES ÉCRITES DANS LA MARGE ───
« Une plante peut quand même avoir le droit de se défendre, non ? »
Jeudi 12 octobre 2051 · 16 h 30 · Abords des serres
Deuxième année · avec @Jane Plogeth
Tout avait commencé par une ardoise plantée au bord d'un bac de terre, à quelques pas de l'entrée. DÉSHERBAGE À PRÉVOIR, pouvait-on y lire. Matthew s'était arrêté, d'abord parce que la formulation lui paraissait menaçante, ensuite parce qu'une minuscule pousse dépassait du sol juste à côté. Elle n'avait rien d'extraordinaire. Quelques feuilles, une tige un peu de travers, et cette manière obstinée de grandir là où personne ne l'avait invitée.
Il s'accroupit pour mieux l'examiner, sans la toucher. Il avait retenu au moins une chose de ses cours de botanique : les plantes inconnues méritaient un minimum de prudence. Même les toutes petites. Surtout les toutes petites, d'ailleurs. On ne savait jamais.
Désherbage. C'était un joli mot pour dire qu'on allait arracher quelque chose qui n'avait pourtant rien fait à personne. Enfin, à sa connaissance. Il observa les autres végétaux du bac, rangés avec une régularité impeccable, puis revint à l'intruse. Le problème était évident : elle n'était pas à sa place. Mais depuis quand une erreur d'adresse méritait-elle une condamnation ?
— Bon. Il faut qu'on trouve une solution.
La plante ne répondit pas. Matthew décida de ne pas lui en tenir rigueur.
Il tira son carnet de sa poche et tourna jusqu'à une page presque vierge, à l'exception d'un dessin raté de dragon. En haut, il inscrivit : AFFAIRE DE LA PETITE PLANTE — DÉFENSE. Puis il commença la liste des possibilités. La déplacer ? Peut-être. Lui trouver un pot ? Excellente idée. La laisser où elle était en expliquant gentiment aux autres plantes qu'elles devaient partager ? Plus compliqué, mais pas entièrement impossible.
Il releva les yeux vers les serres. Plusieurs élèves de septième année en sortaient, leurs affaires sous le bras. Il aurait pu leur demander conseil, mais il avait besoin de quelqu'un capable de répondre à une question délicate : sauver une plante, est-ce qu'on pouvait le faire sans lui rendre la vie encore plus difficile ? Parce qu'il devait admettre qu'il ne savait absolument pas comment la déterrer sans l'abîmer. Et l'idée de transformer son opération de sauvetage en catastrophe botanique lui déplaisait.
Matthew attendit près de la porte, son carnet ouvert dans une main, tandis que les derniers élèves s'éloignaient. Dès qu'il aperçut Jane, il se redressa, avec cet air très sérieux qu'il réservait d'habitude aux problèmes qu'il était le seul à considérer comme urgents.
— Madame Plogeth ? Excusez-moi, je peux vous demander quelque chose ? Il désigna le bac d'un mouvement de tête. — C'est au sujet d'une plante. Je crois qu'elle risque de se faire arracher simplement parce qu'elle pousse au mauvais endroit. Est-ce qu'on pourrait au moins envisager de la déplacer avant de prendre une décision définitive ?
Il marqua une seconde d'hésitation, puis ajouta, plus bas :
— Je suis prêt à lui trouver un logement, si c'est ça le problème.
✎ ── 546 mots