Comme il faut
Samedi 10 juin 2051Début de soirée
L'effervescence a commencé tôt dans l'après-midi, alors que l'heure du goûter n'avait pas encore sonné. Les elfes de maison se sont mis à s'activer en cuisine. Deux elfes pour faire manger six personnes. Ou sept. Je ne sais plus trop. Les odeurs se sont répandues dans le salle à manger et de la salle à manger à la cage d'escalier où elles sont montées jusqu'à ma chambre. Cela a duré jusqu'à ce que père hurle aux elfes de fermer les portes et d'aérer la maison. Après ça, je n'ai plus entendu de bruit, ni provenant de la cuisine ni d'ailleurs. Je n'ai plus vu ni ma mère, ni mon mère. Je sais que l'un était dans sa chambre à se préparer et l'autre dans son bureau à travailler sur quelques derniers dossiers ramenés du Consilium. Une fois, je suis allé frapper à la porte du bureau de Mère pour lui demander sur quoi elle travaillait. Elle m'a sèchement rabroué et m'a interdit l'accès au deuxième étage de la maison. Je ne me risquerai donc pas, aujourd'hui, à aller lui demander à quoi elle s'occupe.
J'appuie mollement sur un do puis sur un la. Je peine à maintenir l'écartement de mes doigts. Les notes me paraissent discordantes, bien différentes de leur son lorsque ce sont les doigts de Mademoiselle Alice qui jouent. Père m'a ordonné de poursuivre ma leçon de piano jusqu'à ce que les invités arrivent. Me voilà donc bloqué dans la salle de musique, à pianoter sur un instrument qui ne veut pas de moi. Je suis plus intéressé par ce qui se passe par la fenêtre que par les touches noires et blanches : la vitre donne sur le salon d'été et au-delà, sur la cour intérieure. La nuit tombe doucement. Bientôt, il sera l'heure d'accueillir les invités.
Père m'a fait apprendre le nom de chaque personne. Susan Blackwood. Ellis Blackwood. Lewis Blackwood. C'est ce dernier qui me questionne le plus. Il est âgé de quelques années de plus que moi et fera bientôt sa rentrée à Poudlard. Quand je pense à lui, des nœuds se forment dans mon ventre. J'ai peur qu'il soit comme tous les autres enfants que j'ai rencontrés dans le cadre de ces dîners mondains : distants, froids, souvent moqueurs face à ma timidité, toujours bien plus confiants que moi.
Je n'ai pas envie d'y aller. Je ne veux pas. Je ne veux pas. Je ne sais jamais quoi dire quand on me parle et je sens constamment peser sur moi les regards mécontents de mes parents. Mon père car je ne parle pas assez à son goût. Ma mère car je tiens mal mes couverts. Mais j'essaie, pourtant ! J'essaie mais l'argenterie est si lourde. Une fois, Mère m'a mis un vilain coup derrière la tête : « Tu es aussi bon à tenir le manche de ton balai durant les courses que celui de ton couteau, c'est pas croyable d'être aussi malhabile ! ». C'était du sarcasme. Je ne suis bon ni pour voler sur un balai ni pour tenir un couteau. Je ne veux pas y aller, je ne veux pas, je ne veux pas !
Je baisse tristement les yeux sur le clavier du piano. J'aimerais que Mademoiselle Alice soit là. J'aimerais mieux faire des heures de leçons de piano que de vivre cette soirée ! Mais Mademoiselle Alice n'est plus là depuis longtemps, maintenant. Elle est partie loin faire son stage. Parfois, elle me manque tellement que je pleure quand personne ne peut m'entendre. Quand je suis caché au creux de la nuit, dans mon lit. Mais je ne dois le dire à personne. C'est honteux, de pleurer. C'est pas un truc que les hommes font.
La porte de la salle de musique s'ouvre brusquement dans mon dos. Je sursaute si fort que le tabouret gémit sous mon poids. Quand je me retourne, je croise le regard sévère de Mère. Et mon souffle se coupe : elle est sublime avec sa longue robe noire qui souligne la blondeur de ses cheveux. Elle les porte soigneusement noués sur le haut de son crâne, dans une coiffure fascinante que je n'aurais jamais cru possible de créer. J'aimerais le lui dire. Que tu es belle ! Mais les mots se bloquent dans ma gorge et je ne parviens à rien faire d'autre qu'à ouvrir bêtement la bouche. Un claquement de langue agacé me ramène à l'instant présent et je ferme les mâchoires, le regard penaud : Mère déteste que je garde la bouche ouverte, elle trouve que ça me donne l'air idiot. J'aurais dû parler. C'est trop tard, maintenant. Je le vois à ses yeux.
Elle s'avance dans la pièce. Sa démarche me fait peur. Ses talons frappent sur le carrelage de la salle de musique. Clac ! clac ! clac ! J'ai l'impression que chaque pas me fait me tasser un peu plus sur moi-même.
« Pourquoi tu n'as pas attaché ton nœud ? »
La voix de Mère claque comme un fouet. Elle m'analyse d'un regard sévère, allant jusqu'à observer mes chaussures lustrées et les plis de mon pantalon de costume qui se devine sous la robe de sorcière légère que je porte. Un grand froid m'envahit. Mon nœud ! Malgré moi, je tourne les yeux vers la table centrale sur laquelle repose royalement ledit nœud. Mon cœur s'emballe comme un fou. Une chaleur poisseuse remonte le long de mon cou jusqu'à ma nuque. Je devais aller dans la cuisine demander à l'un des elfes de me le mettre et j'ai oublié !
Mère suit mon regard. Ses lèvres se pincent.
« Et bien ? » fait-elle d'une voix impatiente, sans pour autant élever le ton.
Je me lève lentement, tant pour soutenir son regard sans me tordre le cou que pour avoir l'air grand et fier devant elle, comme Père aime que je sois.
« J'ai ou..., commencé-je d'une voix fluette avant de changer d'avis : je n'arrive pas à le nouer... »
La vérité m'échappe dans un filet honteux de voix. Plutôt avouer la vérité que de devoir essayer de le mettre devant elle et de me faire bousculer car je n'arrive à rien. Je m'évite simplement une remontrance de plus. Mais pas le claquement sévère de langue qui échappe à Mère et qui me fait baisser les yeux.
« Tu ne fais aucun effort pour apprendre, » soupire-t-elle.
La déception dans ses yeux manque de me faire fondre en larmes. Je lutte pour ne rien laisser paraître pendant qu'elle va récupérer le nœud sur la table. J'ai essayé de toutes mes forces de le nouer comme Clinton m'a appris. Père a bien essayé de m'apprendre, et mère aussi, mais avec eux je ne retiens rien. Avec Clinton, je n'ai réussi qu'une seule fois. J'ai essayé de bien faire, je le jure ! Mais le nœud ne tenait pas. Je ne peux pas le dire à Mère, ça, car ce serait répondre et que les enfants n'ont pas le droit de répondre. Alors je tiens ma langue et je respire par la bouche pour empêcher les larmes de s'accumuler dans mes yeux.
Mère se plante devant moi, avec sa belle robe noire et la jolie parure qui habille son cou. Elle me relève le menton d'un geste brusque. Son regard ne croise pas le mien. Quand elle soulève le col de ma chemise, ses longs ongles vernis griffent ma peau. Son odeur m'enveloppe. Elle me fait plus de mal que de bien. Je m'efforce de rester immobile entre ses doigts.
« Il va falloir que tu fasses des efforts, Derek, articule-t-elle froidement en glissant le nœud noir autour de mon cou. Tu es trop grand pour ce genre d'enfantillage. »
Elle noue d'une main experte mon nœud papillon. Moi, je lutte pour survivre aux vagues de larmes. J'ai l'impression de rassembler toutes mes forces pour ça, l'entièreté de mes capacités et...
« Pour ça aussi, » poursuit-elle en tirant sur les ailes du nœud pour le redresser. Quand je déglutis, je le sens contre ma gorge. « Cette mauvaise habitude de pleurer pour un rien. »
Elle s'éloigne d'un pas pour observer le résultat. J'ose lever les yeux vers elle. Elle évite mon visage et je comprends pourquoi : elle ne veut pas voir mes vilains traits froissés. Je sais que pleurer ne rend pas beau. Je sais que lorsqu'on pleure, c'est la honte qui se dévoile aux yeux de tous. C'est pour ça qu'elle évite mon regard. Et aussi parce que je l'ai une nouvelle fois déçue. Ça me pourfend le cœur bien mieux que pourrait le faire une épée.
« Je vais faire mieux, Mère, » dis-je avec toute la bravoure possible.
Ça sonne comme une phrase toute faite. C'est une phrase toute faite. Pourtant, je dis la vérité : la prochaine fois, j'essaierai de faire mieux. Mère consent à croiser mon regard, enfin. Je ne vois dans le sien que le mécontentement et l'agacement. Mais avant qu'elle ne puisse répondre, une sonnerie stridente retentit dans toute la maison. Je sursaute. Elle se contente de tourner les talons.
« Presse-toi, nos invités sont là. »
Je m'empresse de la suivre. C'est une mélodie que je connais par cœur et que je préfère écouter quand Clinton est présent. Lui me rappelle tout ce que j'oublie. Par exemple, il n'aurait jamais laissé Mère me surprendre sans nœud. Et il aurait su que si je me plaçais devant les escaliers comme je le fais, le dos aussi droit que possible, j'allais me faire bousculer par Père qui descend dans mon dos.
« Ne reste pas dans le passage comme un idiot ! me rabroue-t-il pendant que j'essaie de garder mon équilibre. Pourquoi est-ce qu'il ne sait jamais où se mettre ? »
Ses longues jambes l'emmènent en quelques pas devant l'entrée du salon où l'attend Mère. Elle soupire ; son regard me désigne coupable d'une grande faute.
« Viens donc ici ! dit-elle en levant les yeux au ciel. Ne reste pas au milieu, par Merlin. Là. Mets-toi là.
— Vais-je devoir mettre une marque sur le sol ? se moque Père en se tournant vers Mère pour qu'elle arrange sa cravate.
— Et même avec ça, je doute que ça suffise, commente-t-elle en la lissant du plat de la main. Tout est bon.
— Pour toi aussi. »
Tous deux se tournent vers moi. Deux regards m'analysent de la tête au pied. Je m'efforce de ne pas m'enfoncer dans le sol de gêne et reste sagement immobile à côté d'eux.
« Il faudra faire quelque chose pour cette masse informe de cheveux.
— Je regrette que le côté Carroll l'ait emporté pour cette partie là de lui, oui, commente Père avant de crier : Fulky ! »
Un elfe de maison apparaît dans un craquement sonore juste devant lui. Je suis tellement soulagé que leur attention s'éloigne de moi que mes épaules s'affaissent. C'est méchant, mais je suis content que ce soit Fulky qui subisse le regard agacé de Père et celui fatigué de Mère.
« La sonnette, ordonne Père en désignant la porte.
— Fulky va aller ouvrir à vos invités, monsieur, nasille Fulky en croisant ses maigres bras derrière lui. Fulky attendait que tout le monde soit rassemblé. »
Il s'en va ouvrir la porte et je sais qu'à partir de maintenant, je n'aurais plus un moment de répis jusqu'à ce qu'il soit l'heure d'aller me coucher.
Mère et père de Derek
Victoria Hangoover
35 ans
Donovan Hangoover
36 ans
Plan de la maison
Rez-de-chaussée
1er étage
2ème étage
Neveu préféré d'Oncle Christie
9 ans - pas encore scolarisé à Poudlard
9 ans - pas encore scolarisé à Poudlard




