O.S Si je pars, le remarqueras-tu ? T.W

27 DÉCEMBRE 2039
7 ANS
Demeure des Vance — Godric’s Hollow
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SI JE PARS, LE REMARQUERAS-TU ?
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DAUGHTER — SMOTHER

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T. W : sentiment d'abandon ; ce rp est globalement pas joyeux alors si ça va pas trop dans votre vie, peut être éviter de le lire

Le feu s’est affaissé dans la petite cheminée de ma chambre. Quelques petites braises couvent encore sous la cendre, tandis que la lune découpe entre les rideaux les ombres du dehors. J’entends le vent sous les tuiles, le bruit de la branche qui effleure parfois la vitre et le silence de minuit.

Je tire de dessous mon lit un petit sac de cuir, d’ordinaire réservé aux courts séjours. Il fera l’affaire, car j’ignore combien de temps ma disparition va durer. Une journée ? Une semaine ? Toute la vie ? Moi-même, je ne sais pas. Moi aussi, j’ai besoin de savoir.

Dans ce sac, je glisse une chemise trop grande, ayant probablement appartenu à Hector ou Jason, avec un bouton manquant et jamais remplacé. Je la plie soigneusement, puis ajoute deux paires de chaussettes, un pull sombre et un morceau de pain enveloppé dans un mouchoir. Je récupère également les trois mornilles que j’ai dérobées au cours de la semaine pour compléter mes provisions. Je n’irais pas loin avec seulement ça, mais partir sans argent, c’est comme jouer à s’enfuir. Et moi, je ne joue pas, je ne joue plus. J’ai besoin de savoir.

Accroupi devant mon sac, j’ai le sentiment d’oublier quelque chose d’important. Mon regard se glisse vers le petit cheval de bois tombé près du lit. Il lui manque une oreille, à ce cheval, sa robe est écaillée et son flanc porte encore la marque blanchie de dents. Depuis longtemps, j’affirme ne plus jouer avec, et pourtant je le ramasse. Mon doigt parcourt la crinière grossièrement sculptée, le creux laissé par l’oreille cassée. Je pourrais toujours le vendre si la nourriture venait à manquer ; c’est l’excuse dont je me sers pour éviter de reconnaître que je ne veux pas m’endormir sans rien de connu à serrer entre mes mains.

Je l’enfouis sous la chemise, puis referme le sac, tiraillé par une certaine déception. Ma disparition ne tient qu’en quelques vêtements trop grands, trois pièces, un quignon de pain et un jouet dont je ne veux plus. Dans mon esprit, ma fuite prenait plus de place. J’aurais dû lutter pour fermer le sac après avoir choisi avec douleur les objets que j’allais laisser derrière moi, comme les souvenirs d’un enfant disparu. Pourtant, tout le nécessaire à ma survie tient dans un sac que je porte à une seule main.

La maison est une vieille maison sorcière qui ne dort jamais tout à fait. Je connais son langage depuis toujours. La plainte de la troisième marche, le murmure de la grande fenêtre du salon lorsque le vent s’engouffre par les interstices. Même les grognements ensommeillés du portrait de Spartacus Vance vers deux heures du matin. Je sais également reconnaître les pas de mes frères, malgré le tapis : ceux d’Achille sont d’une rigueur militaire, mais ceux d’Hector sont parfois plus aériens, plus lents. Comme s’il écoutait parfois le silence.

Cette nuit, pourtant, je n’entends aucun pas devant ma chambre. La maison semble continuer ses respirations, comme si de rien n’était. Je gagne mon petit bureau, où se trouve une feuille de parchemin qui attend là depuis plusieurs jours, encore éclairée par la lumière mourante des braises. Dans mon esprit, j’imaginais une vraie lettre de départ, avec tout plein de phrases qui feraient comprendre aux adultes ce qu’ils n’ont jamais voulu entendre.

Que je ne voulais plus déranger, que j’étais désolé de poser trop de questions. De ne jamais me tenir bien comme il faut. D’être une déception, un échec, la cause de leur malheur. Je me serais excusé pour cette magie qui ne vient pas. Et pour tous mes autres défauts. J’aurais écrit un truc à propos de Maman. Son prénom est une porte condamnée dont je continue de chercher la poignée alors qu’on ne cesse de me dire qu’il n’y a rien derrière.

D’elle, je ne me souviens d’aucun détail qui m’appartienne réellement, et c’est ça, le problème : j’ai perdu quelque chose sans même me rappeler l’avoir eu. Maman, je ne la connais qu’à travers quelques fragments d’une Pensine dont on me refuse l’accès : ses cheveux noirs, sa voix. Tous ces détails sont des morceaux d’un miroir brisé. Je suis persuadé que, si je parviens à assembler les morceaux, je finirai par reconstituer un visage. À chaque fois que je ferme les yeux, je ne vois pourtant qu’une silhouette de dos qui s’éloigne, malgré mes pleurs, malgré mes appels.

Une goutte d’encre tombe de ma plume et s’étend sur le parchemin telle une nuit miniature. Je la regarde grandir quelques instants avant d’écrire, d’une main appliquée :

Si je pars, le remarqueras-tu ?

Ces mots me semblent si insignifiants pour contenir toutes mes pensées. Mais je n’ai rien d’autre à ajouter. Je ne sais même pas à qui est destinée la question. À Père, dont je guette un geste autre qu’une réprimande ou une déception ? À mes frères ? À la maison elle-même, qui connaît le poids de mes pas et qui entend le son de mes pleurs étouffés ? Peut-être à Maman, où qu’elle se trouve, pour qu’un fil invisible se tisse entre nous lorsque je franchirai la grille.

Je glisse le parchemin sous mon oreiller en le laissant suffisamment dépasser pour qu’on le trouve. J’enfile ensuite mon manteau par-dessus mon pyjama. Mes doigts tremblent lorsque je referme les boutons. Ça doit être le froid, parce qu’un Vance, ça ne pleure pas et ça ne tremble pas comme une feuille.

Je descends lentement, évitant la troisième marche. À chaque palier, j’espère entendre le bruit d’une porte qui s’ouvre. J’imagine Hector qui sort de sa chambre, pose les yeux sur mon sac et comprend sans un mot ce que je ne saurais formuler. J’imagine Père en bas de l’escalier, inquiet. Même sa colère me conviendrait, pourvu qu’elle me paraisse assez forte pour lui faire ressentir quelque chose.

Le vestibule est vide.

Lorsque j’ouvre la porte, la nuit s’engouffre dans la maison. Elle frôle mes chevilles nues et se glisse sous mon manteau. Je vois Godric’s Hollow s’étendre sous une lumière de cendre. Le givre blanchit les haies, les toits et les pierres pavées du chemin. Je vois les fenêtres noires qui donnent aux maisons leur apparence de grandes bêtes endormies. Je referme doucement la porte derrière moi, le déclic de la serrure me procurant une étrange sensation.

Sur le perron, j’attends encore. Je regarde la fenêtre d’Hector et celle de Père. J’espère qu’une lumière apparaîtra, qu’une main écartera le rideau et que mon prénom traversera la nuit.

Rien.

La grille gémit lorsque je la pousse, mais toujours rien. Alors je pars, enfin j’essaie. Je pensais que je saurais où aller, que j’aurais une intuition, une direction, une idée d’un endroit où devenir quelqu’un d’autre. Pourtant, face à moi, je n’ai que deux chemins également obscurs. Londres est trop loin et Poudlard n’accueille pas les enfants de mon âge. La forêt, quant à elle, est sans doute pleine de choses auxquelles je n’ai pas pensé en préparant mon sac.

Mon courage, que je pensais si grand dans ma chambre, se délite progressivement dans le froid. Je me résigne à m’asseoir sur un muret bordant les sépultures, en contemplant à distance la grille de la demeure. Je n’espère pas qu’on vienne me chercher, non. Je veux juste savoir combien de temps cela prend. Je leur laisse le temps nécessaire pour se rendre compte de mon absence.

Je compte les secondes, puis les minutes. Mais cinq minutes, ça passe très vite quand tout le monde dort. Je sens le froid gagner mes jambes, engourdir mes pieds, puis traverser mon manteau. Je pense à Hector qui découvrirait le parchemin, à Jason et Priam fouillant les passages secrets, même ceux qui ne mènent à rien ou ceux qui sont condamnés, à la colère d’Achille qui masquerait son inquiétude. Quant à Père, je ne le vois pas courir : je le vois debout dans le vestibule, ma lettre entre les doigts, prononçant mon nom d’une voix abîmée. La preuve que quelque chose peut encore l’atteindre. Ça me fait si mal que je repousse cette image. L’espoir, c’est aussi tranchant qu’un rasoir et j’ai déjà appris qu’il fallait le tenir par le manche.

Une pensée finit cependant par faire son chemin en moi, d’une cruelle douleur : il faut sans doute plus de temps pour remarquer l’absence de quelqu’un qui ne sert à rien. Après tout, si je ne revenais pas, qu’est-ce qui changerait réellement ? Un couvert en moins. Moins de bruit dans les escaliers et plus personne pour parler de Maman. Xerxès n’aurait plus à me corriger. Achille ne lèverait plus les yeux au ciel. Miss Pinehead n’aurait plus à s’occuper d’une cause perdue. La vie à la maison serait plus simple. Après tout, elle s’était construite autour d’une absence, celle de Maman, immense et ancienne, perceptible dans chaque pièce, dans chaque meuble de la maison. À côté de la sienne, la mienne semble soudain dérisoire : un lit défait, une chemise trop grande manquante ; quelques mornilles et un morceau de pain.

Je les sens, ces larmes que je retiens depuis des heures. Elles coulent enfin. Je les essuie avec ma manche d’un geste rageur. Parce que je sens la vérité qui pointe le bout de son nez : je ne suis rien, je ne suis qu’un poids, une cause perdue et la cause de tous les malheurs.

Je pourrais revenir avant l’aube et préserver cette illusion dans laquelle tout le monde m’aurait cherché. Même oncle Darius. Mais je veux savoir.

Alors je reste.

La nuit s’effiloche avec une lenteur cruelle et méticuleuse. D’abord, le ciel prend une couleur grise tandis que les maisons autour s’éveillent. Un mince filet de fumée s’échappe d’une cheminée, puis d’une autre. Des rideaux sont écartés. Je vois même la silhouette d’un vieil homme, un panier sous le bras. Les maisons ouvrent les yeux, une par une, mais celle des Vance est encore noire.

Lorsque la première lueur s’allume, mon cœur se serre si violemment que je manque de tomber du muret.

La cuisine.

J’attends que les autres fenêtres s’ouvrent. J’attends que des pas précipités dévalent les escaliers et que la porte d’entrée s’ouvre. Pourtant, la lumière reste calme. Je vois une silhouette au loin, derrière les carreaux. Le salon s’illumine sans brusquerie. La maison se réveille non pas comme s’il lui manquait quelque chose ; c’est pire : elle s’éveille exactement comme tous les matins précédents. Et comme tous ceux qui suivront.

Mes rideaux s’ouvrent.

Je me redresse malgré l’engourdissement de mes jambes. Ça y est, ils vont s’en rendre compte. Découvrir le lit vide, m’appeler, trouver le parchemin.

Les secondes passent.

Rien.

Je vois les autres pièces s’éclairer, toujours dans le même ordre. La salle à manger, le couloir, le bureau de Père. La porte reste fermée. Personne.

La maison s’est réveillée sans moi.

Cette pensée s’insinue en moi lentement, comme le serpent de givre qui traverse mon manteau et me mord la peau. Je voyais mon absence comme un vide soudain. Je découvre qu’elle est un obstacle que l’on contourne sans y prêter plus d’attention. Voilà tout : une chaise vide, un lit défait. Le silence. Voilà ce que je suis.

Le jour est levé lorsque je quitte mon muret. Je sens mes jambes presque céder sous mon poids tandis que mon sac tombe dans l’herbe humide ; les mornilles cognent contre le cheval de bois. Mais je n’y prête pas attention et reprends mon chemin vers la maison. La route me semble plus courte. La maison est totalement réveillée. Je vois des silhouettes derrière les fenêtres de la salle à manger. La vie a repris son cours telle une partition de musique sans que mon absence ait créé de dissonance.

La grille grince, puis je pousse la porte.

J’entends des voix dans la pièce voisine, mais aucune ne s’interrompt lorsque j’entre. Je reste quelques secondes à les écouter dans le vestibule, mon pantalon de pyjama trempé et mon visage gonflé par les pleurs. J’attends encore que quelqu’un vienne.

Personne.

Dans ma chambre, le parchemin est là. Sous l’oreiller. Exactement là où je l’avais laissé quelques heures plus tôt.

Si je pars, le remarqueras-tu ?

Non, Léonidas. Personne ne l’a lu.

Cette découverte est sans doute le dernier coup de poignard d’une longue série. Ça me fait mal. Encore plus que les fenêtres éclairées, car je me rends compte d’une chose. Je n’ai pas été délibérément abandonné. Ni même laissé dehors.

Personne ne m’a remarqué.

Je déchire ce bout de texte, désormais trempé de larmes, en deux, puis en quatre, puis en huit, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une poignée de fragments que je jette d’un geste rageur dans l’âtre. Lentement, le feu les engloutit.

Si je pars disparaît en premier.

Puis le remarqueras-tu ?

Et la réponse à cette question flotte dans la chambre bien longtemps après que le dernier fragment s’est consumé.

Non.

Je replace ensuite chaque objet à l’endroit exact où il se trouvait. La chemise au fond de l’armoire, les chaussettes dans le tiroir. Le cheval de bois sous le lit. Les mornilles, elles, restent dans ma poche. Le prix de l’abandon.

Lorsqu’on m’appelle enfin pour le petit déjeuner, la voix ne comporte aucune inquiétude, juste cette impatience légère et habituelle envers un enfant qui traîne des pieds dans sa chambre.

Je réponds que j’arrive sans que ma voix tremble.

Cette nuit, j’ai appris qu’on pouvait disparaître à condition de revenir avant que personne ne remarque mon absence. Longtemps après que mes doigts se seront réchauffés, cette pensée continuera de vivre en moi. Patiemment et silencieusement :

La prochaine fois, je partirai loin et pour de bon.

2278 mots
@Eglantine Pinehead pour la mention

A genius in a foolish disguise - Sir Adidas Vance du Ouin Ouin - Le Gang des Licornes - Toujours partant pour un RP (cf ici)