11 déc. 2016, 11:30
La dernière corruption {Solo}

ARSENI STOYANOV
122.
La salle du Conseil était située au niveau cinq du ministère de la Magie. Restaurée dans le plus grand secret au cours des derniers mois, elle était le dernier vestige du Conseil des sorciers, l’organe décisionnel auquel le ministère de la Magie avait succédé. Lambrissée de plaques de marbre aux reflets bleu nuit, elle pouvait accueillir une centaine de personnes sur des bancs matelassés disposés en trois rangées de gradins contre les murs est et ouest. Le mur nord accueillait, pour sa part, des tentures prunes cousues du « M » en or, symbole du ministère actuel. Devant ce mur se dressait deux autres rangées de gradins. La plus proche des tentures était accessible par une volée de marches qui scindait le premier rang en deux parties égales. Elle était réservée au plus haut dignitaire, à l’époque au Chef du Conseil, et se trouvait occupée par un siège en bois sculpté. La première rangée était, pour sa part, destinée à ses plus proches conseillers, qu’on appelait autrefois les porte-paroles. Un large espace délimité par des rambardes en bois occupait le centre de cette petite assemblée. Son revêtement était lui aussi en marbre avec en son centre, un large socle en pierre polie au cœur duquel avait été gravé la silhouette d’un dragon enroulé sur lui-même.
Je me tenais sur ce socle, attentif à la respiration du dragon qui, je le savais, pouvait se réveiller à tout instant désormais, quand les hautes portes du mur sud s’ouvrirent sur une masse de sorciers au premier rang duquel je comptais tous mes sous-secrétaires d’état : les nouveaux venus, Lovecraft et Berkelay, les fidèles, Hamilton, Fawkes, et Lawrence, et enfin l’inoxydable Lynch. Derrière eux suivaient les vénérables sages du Magenmagot et les directeurs et directrices de tous les services que comptaient notre institution. Au mouvement de ma tête, ces derniers se répartirent collégialement le long des gradins est et ouest, me laissant seul au centre avec les plus hauts représentants de notre état. Tous arboraient des sourires ravis, à l’exception de Lynch, qui mis à l’écart de mes confidences, ne devait pas comprendre le pourquoi de sa convocation dans ce lieu ni voir d’un bon œil la réunion de la totalité des têtes pensantes du ministère. Je me délectais de son incompréhension palpable en enfouissant au plus profond de moi-même le dégoût que j’éprouvais à son égard.
« Merci à toutes et à tous d’être venus, dis-je à voix haute. Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi ce haut lieu de la magie pour poser la première pierre du nouveau ministère. Comme certains d’entre vous le savent déjà… »
« Excusez-moi monsieur le ministre, dit Lynch, ses yeux légèrement plissés tournés vers moi. Qu’entendez-vous par nouveau ministère ? Je ne crois pas avoir été tenu au courant de cette information. »
Le poisson avait mordu à l’hameçon beaucoup plus tôt que je ne l’avais imaginé. Lynch était pourtant d’un naturel peu bavard. Je pris aussitôt mon air le plus surpris possible, ce qui chez moi se résumait à un sourcil relevé.
« Vous m’en voyez très étonné monsieur Lynch. Je ne savais pas que le ministre de la Magie de ce pays avait l’obligation de vous rendre des comptes. »
Lynch ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Le poisson avait peut-être mordu à l’hameçon mais il n’était pas d’une espèce docile et stupide. Lynch étudia la situation pour tenter de comprendre dans quel genre d’eaux troubles il venait de tomber ; je le vis à la façon dont ses yeux allèrent rapidement d’un visage à un autre. Il cherchait un détail auquel se raccrocher — son regard se porta sur les murs puis finalement sur le siège posté contre le mur nord. Alors que le silence se refermait sur lui dans l’espoir de l’engloutir à tout jamais, il ouvrit de nouveau la bouche et cette fois-ci émit un son de voix qui ressemblait fortement à celui d’un animal blessé.
« Monsieur, je ne suis pas certain de comprendre vos allusions. Je suis l’un de vos sous-secrétaires d’état les plus dévoués… »
Je souris en notant que son regard me lançait un éclair de colère.
« Étiez. »
« Pardon ? »
« Vous étiez l’un de mes sous-secrétaires d’état. Le gouvernement et le parlement ont été dissous il y a de ça quarante huit heures. Quant à votre dévouement, permettez-moi de le remettre en cause. Vous devez me confondre avec un de mes prédécesseurs. Emmet Mordoch peut-être ? »
Le dragon gravé sur le socle de pierre releva la tête.
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16 déc. 2016, 13:39
La dernière corruption {Solo}

ARSENI STOYANOV
123.
Retracer les agissements de Theodorus Lynch au cours des dernières décennies s’était avéré aussi compliqué que de déceler la part d’humanité qui restait en lui. Jamais je ne m’étais attaqué à une énigme de cette nature. Dans tous les documents et les témoignages dans lesquels son nom surgissait, ses actions restaient nimbées d’un mystère impénétrable. Un mystère qui semblait s’épaissir jour après jour, recherche après recherche. Qui était cet homme et quel était son but ? Personne ne l’avait jamais su et plus mon travail de recherche se heurtait à des murs dressés là nullement par hasard, plus j’en venais à croire que personne ne saurait jamais. La vérité me paressait perdue.
Au cours de ma scolarité à Durmstrang, un de mes professeurs de duel m’avait appris quelque chose de très important sur les personnalités impénétrables comme celle de Lynch ; celles-là même qu’il était toujours difficile d’affronter en duel parce qu’elles cachaient leur jeu de manière beaucoup plus habile que le commun des mortels. « Si tu tiens tant à les percer à jour, inutile d’attendre, force-les à faire un mauvais pas. Force-les à marcher sur un sol instable. Aussi mystérieux soient-ils, ils restent des êtres humains qui, comme tous les autres, se révèlent une fois que le danger les presse de toute part. » C’était le genre de phrases qu’aimait marteler le professeur Lovochenko. Après avoir essuyé des échecs à répétition, ce cours, remonté à la surface de ma mémoire, devait me permettre d’établir une nouvelle stratégie.
Tout commença par la nomination de Lynch à la tête d’Azkaban. Cette nomination me valut des critiques acerbes, quelques attaques virulentes, et même la suspicion d’un certain nombre de parlementaires quant à ma capacité à gouverner plus longtemps la communauté magique. Je peux avouer sans honte que cette période n’a pas été la plus simple de ma carrière de chef d’état, mais elle était nécessaire. Poussé par cette nécessité, je m’imposais des oeillères et fermais les yeux sur mon impopularité grandissante. Les premiers conséquences survinrent deux mois plus tard avec la stupéfiante évasion d’Aidan Bowers et la mort de Michael (Michael Hodge, alors premier secrétaire d’état.) Le ministère était ébranlé de l’intérieur. Comment de tels évènements avaient-ils pu se produire sans un concours intérieur ? Je savais la chose impossible. Je n’étais pas le seul. Pressé par les critiques, auxquels il n’avait pourtant jamais manifesté le moindre intérêt, Lynch avait du commencer à percevoir qu’un mouvement s’était mis en marche contre lui. Il savait désormais que le moindre de ses pas serait épié, analysé, puis décortiqué. Et comme tous ceux qui regardent un peu trop leurs pieds, de peur de faire un mauvais pas, Lynch fit l’erreur que j’attendais : il percuta un mur.
Ce mur s’appelait Kayle Butcher et il m’apparut un soir de février de cette année, lamentable, pour implorer ma protection. Cet homme longiligne aux airs d’éternel adolescent, qui avait quitté son travail au service postal de Pré-au-Lard, m’affirma posséder des informations sur Aidan Bowers mais aussi sur Lynch. Il se disait poursuivit par les hommes de main de l’ex-sous-secrétaire d’état à la Sécurité Intérieure (Aidan Bowers) mais je savais la chose peu probable. Si Aidan Bowers avait réellement voulu le rayer de la planète, il l’aurait fait sans que cela ne provoque le moindre remous. J’acceptais néanmoins de lui offrir la protection du ministère en échange de sa loyauté. Une loyauté que je scellais par un maléfice de mon cru. Kayle Butcher rejoignit le Département des mystères où Lynch lui offrit une nouvelle peau et une nouvelle identité sans broncher. Trompe-l’Oeil, c’était son nouveau nom de code, n’avait eu qu’à lui dire ce qu’il avait appris du côté de Bowers et à mentir sur ce qu’il m’avait révélé pour obtenir toute l’attention de Lynch. Le piège était en place. A la fin du mois de mars, Lynch lui donna la direction de la Commission d’études et d’analyses chargée d’éclaircir les zones d’ombre qui peuplaient l’épineux dossier de l’évasion d’Aidan Bowers. Le piège s’était finalement refermé. Il était désormais évident que Lynch craignait à ce point Bowers qu’il en avait facilité l’évasion. J’appris de Trompe-l’Oeil que ce que Lynch redoutait par dessus tout, c’était les représailles de Bowers. Son évasion n’était, tout compte fait, qu’une façon pour Lynch de se montrer bienveillant à l’égard de Bowers.
Le secret qui pouvait bien lier ces deux hommes me fut révélé durant ma convalescence à l’hôpital Ste Mangouste, au cours de l’été dernier. Convalescence au cours de laquelle j’avais consacré tout mon temps libre à exhumer les archives secrètes du Département des mystères…
« Vous avez perdu la tête… Aucun homme sensé ne ferait une chose p… »
Je regardais son visage se décomposer lentement devant mes yeux. Je l’avais percé à jour et il commençait tout juste à en prendre conscience. Son secret inavouable, celui qui expliquait à lui seul son étonnante longévité au Département des mystères et plus encore sa capacité à ne jamais en sortir, était si noir qu’il me fallait déployer une montagne d’efforts pour ne pas lui sauter à la gorge. Je continuais de le fixer en me remémorant tous les crimes qu’il avait minutieusement préparés afin de permettre à Emmet Mordoch (le 37ème ministre de la Magie de l’histoire de la Grande-Bretagne) de discréditer puis de ravir le pouvoir à la vénérable Thémis Lawford (la 36ème.) Moi seul, le 42ème d’entre eux, pouvait désormais mettre un terme à cette oeuvre funeste qui avait envoyé à la mort plus d’une dizaine d’innocents parmi lesquels j’avais découvert les parents d’Aidan Bowers.
« Si vous estimez que ces décisions ne sont pas conformes à mes prérogatives et pouvoir être un meilleur ministre de la Magie que je ne le suis, cessez de vous cacher derrière ce masque et prenez ma place sur ce siège. Alors seulement je m’inclinerai devant vous, dis-je en me décalant, ma main valide tendue vers le siège qui se tenait devant le mur nord. »
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30 janv. 2017, 18:18
La dernière corruption {Solo}

ARSENI STOYANOV
124
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LE SIÈGE NOIR
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LE SIÈGE NOIR
Une légende populaire en Ukraine raconte qu’aux premiers temps de la sorcellerie, le dirigeant suprême de la communauté magique faisait s’asseoir tous ses proches collaborateurs sur un siège en bois sculpté afin de s’assurer que leur allégeance et leur loyauté étaient sincères. Le siège noir — tel était le nom qu’il portait dans cette légende — avait l’étonnante capacité de sonder le coeur et les intentions de tous ceux qui s’asseyait sur lui. Ceux dont les intentions étaient nobles se relevaient sans le moindre mal et le siège ne leur apparaissait guère plus différent que tous les autres sièges façonnés par l’homme. Mais pour ceux dont le coeur brûlait de trahir son prochain, le siège était capable des pires châtiments. La légende prétend que des flammes noires comme la nuit pouvaient l’embraser et que ces flammes pouvaient dévorer le prisonnier en quelques secondes. Elles ne le dévoraient pas comme le font les simples flammes, elles carbonisaient son coeur en y greffant des peurs éternelles.
*
Le regard circonspect que Lynch posa sur le siège me renseigna sur son hésitation. Tous les regards étaient tournés vers lui, désormais. Tout le monde était suspendu à sa décision. Il était aller trop loin, c’était une évidence. Traité de fou un ministre de la Magie en exercice n’était pas le genre d’évènements qui ouvraient des portes. Au contraire. Toutes celles que Lynch avait savamment ouvertes au cours de son incroyable existence s’étaient refermées d’un seul coup. Je le regardais pivoter sur lui-même, chercher du regard un soutien parmi l’assemblée de responsables — j’aurais pu, si rien n’avait été fait auparavant pour écarter définitivement tous les associés abjectes de Lynch, connaître tous ses alliés rien qu’en relevant l’identité des personnes sur lesquelles Lynch arrêtait son regard — et savourais, à mesure que les secondes s’égrainaient, sa détresse de ne plus trouver un seul partenaire susceptible de pouvoir l’aider. Finalement, son regard vagabonda vers les membres de l’ancien gouvernement ; membres dont il n’avait jamais été proche. Je notais au mouvement de ses épaules qu’un poids immense venait de tomber sur lui. Le poids de la défaite.
« Alors nous en sommes là, dit Lynch en baladant ses yeux d’un protagoniste à un autre, un sourire mauvais tordant son visage pâle de jouvenceau. Une purge. Rien que ça. Une justice sans procès équitable, appliquée par un meurtrier. Est-ce là le nouveau ministère que vous voulez, tous autant que vous êtes ? Aujourd’hui, c’est moi. Demain, j’ai plaisir à penser que ce sera peut-être l’un d’entre vous. Qui sait ? D’une façon ou d’une autre, vous déplairez peut-être à sa Seigneurie. Alors il vous chassera, comme il a chassé tous ceux qui ont tenté de se dresser entre lui et le pouvoir absolu. »
Le Lynch que j’avais devant moi n’était plus l’animal blessé qui était entré dans la salle quelques instants plus tôt. Il était redevenu la redoutable machine politique qu’il avait toujours été. Je restais toutefois de marbre face à ses attaques. Je savais que personne ne les écoutait.
« Les livres d’histoire retiendront que vous avez laisser un mage noir vous gouverner et vous réduire à néant, poursuivit Lynch en se dirigeant vers le mur nord. Après Lord Voldemort, voici venu l’ère de Lord Stoyanov ! »
Il atteignit les premières marches de la rangée de gradins. Il hésita puis finalement posa le pied gauche sur la première marche.
« Aucun de vous ne le connaît comme je le connais. Aucun de vous n’a vu le mal qui le rongeait comme je l’ai vu. Le jour où vous découvrirez que depuis toutes ces années il était en possession d’un Horcruxe — à l’évocation de cet objet, je vis des visages se crisper — vous vous souviendrez de mes paroles. En attendant, puisque le maître l’ordonne, ce bon vieux Lynch s’en va recevoir sa sentence sur le trône. »
La tension était palpable. Je notais que certains regards étaient venus m’effleurer au moment où Lynch avait semé les graines du mensonge derrière lui. Je les balayais insensiblement. La moindre réaction de ma part pouvait être interprété comme une confirmation. Lynch était encore capable de provoquer quelques dégâts. Il me revenait de les écarter d’un revers de la main.
Arrivé sur la dernière marche, Lynch pivota théâtralement, les bras écartés comme un futur crucifié. Je rencontrais son regard moqueur et ressentais sur le coup un désespoir déchirant. La sentence que le Magenmagot avait décidé pour lui — c’est à ce titre que l’assemblée pouvait mesurer l’incohérence de son discours — me semblait peu de choses au vu des innombrables méfaits qu’il avait commis durant sa carrière. J’éprouvais d’ailleurs un véritable malaise à me dire que bien des histoires , et bien des cadavres, devaient encore être cachés quelque part par ses soins. Lynch sembla saisir cette pensée car un large sourire carnassier enlaidit soudain son visage.
Il s’assit sur le siège duquel surgirent aussitôt d’immenses et violentes flammes noires. Elles ne lui laissèrent même pas le temps de crier que son coeur était déjà dévoré par une peur sans nom.
« Pour Michael, dis-je à demi-voix en observant froidement la fin de Theodorus Lynch. »
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6 févr. 2017, 19:51
La dernière corruption {Solo}

ARSENI STOYANOV
125
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LE NOUVEL ORDRE
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LE NOUVEL ORDRE
A l’aube de ses deux années de mandat, Arseni Stoyanov acheva l’oeuvre la plus importante de sa carrière politique : l’établissement d’un nouveau ministère de la Magie en Grande-Bretagne. Soucieux de laisser un pouvoir équilibré et justement réparti derrière lui, il révoqua les secrétariats et rétablit les antiques départements à la tête desquels il plaça des hommes et des femmes de confiance avec l’accord des deux assemblées indépendantes qu’il érigea en contrepoids au pouvoir absolu d’un ministre de la Magie mal avisé. La première n’était autre que le Magenmagot — un collège composé d’une trentaine de juges placés sous le regard bienveillant de son président-sorcier élu au sein même du groupe pour cinq ans renouvelables. Un président-sorcier qui exerçait son autorité sur le Département de la justice magique et le Département des accidents magiques. La seconde assemblée était le Conseil des sages — un groupe de sept sages présidé par un président-sorcier nommé par le ministre en personne parmi eux pour une durée renouvelable de cinq ans. Un président-sorcier qui exerçait son autorité sur le Département des mystères. Le reste des départements : Coopération magique, Jeux et sports magiques, Régulation des créatures magiques, et Transports magiques, demeuraient sous le contrôle du ministre élu par l’ensemble de la communauté magique. Le premier président-sorcier du Magenmagot à être élu au début de l’année 2042 s’appelait Peter McCullogh. De fait, il devint le deuxième homme de l’appareil d’état. La première présidente-sorcière du Conseil des sages que Arseni Stoyanov nomma s’appelait Prudence Coalman. Elle était la troisième tête pensante du nouveau ministère de la Magie.
*
Le siège noir dévora l’âme de Lynch en une vingtaine de secondes, à peine. Lorsque les flammes disparurent, l’ancien sous-secrétaire d’état aux Mystères n’était plus que l’ombre de lui-même. Son corps n’avait subi aucun sévice mais son regard ne cessait de s’agiter d’une direction à une autre, tremblant, sursautant même, pressé par une peur que l’homme ne pouvait combattre. Je le regardais avec pitié et détournais même les yeux au moment où deux Aurors montaient les marches pour le saisir par les bras.
« Emmenez-le, déclara Brad Lovecraft, à côté de moi, directeur du jeune Département de la justice magique. »
Aux pas rythmés des Aurors se mêla le crissement de chaussures qu’on traine sur le sol. Je serrais les dents en prenant sur moi et regardais la silhouette de Lynch disparaître par la porte, encadré par les deux Aurors, les pieds trainant au sol, incapable de marcher par lui-même. Une fin qui ne devait pas me faire oublier l’aversion que j’avais pour lui mais qui me pinçait le coeur sans que je ne parvienne à me l’expliquer.
« Monsieur le ministre ? »
Je relevais la tête et cherchais des yeux celle qui venait de m’appeler. Prudence Coalman me fixait derrière ses petites lunettes, un sourire bienveillant de grand-mère sur les lèvres.
« Tout le monde vous attend, me chuchota-t-elle d’un ton mutin. »
Je clignais des yeux et m’obligeais à regagner mes esprits, balayant du regard cette assemblée de dignitaires que j’espérais conduire vers un horizon plus limpide pour les trois années qu’il restait à mon mandat. Je savais ce que tout le monde attendait. Je remerciais la nouvelle présidente-sorcière du Conseil des sages d’un hochement de tête et avalais les quelques mètres qui me tenaient séparés du siège noir d’un pas résolu. Il n’y avait pas de place pour la moindre hésitation. Je sentais la brûlure des regards tournés vers moi, l’appréhension que devaient éprouver un certain nombre d’entre eux à l’idée que je puisse connaître la même fin que Lynch si le siège en décidait ainsi. Devant l’objet magique, la question me martela tout naturellement l’esprit mais je la balayais comme j’avais balayé les accusations de Lynch. Mon corps ne put réprimer une brève inspiration puis je pris place sur le siège en ramenant ma main morte sur mon genou.
Il ne se produisit rien de comparable à ce que Lynch avait connu. Le siège n’émit même pas la moindre étincelle de magie. Je lui trouvais un côté inconfortable qui me fit sourire bien malgré moi. Je ne sais pas si cette réaction de ma part entraîna la suivante, mais le fait est que des applaudissements remplirent bientôt la salle tandis que les hauts dignitaires gagnaient les rangs sous mes yeux.
L’énergie que dégageait cette foule me donnait l’impression qu’elle se sentait libérée des inquiétudes qu’elle avait pu connaître depuis quelques années. J’en éprouvais de la fierté mais j’appelais tout de même le monde à regagner son calme d’un geste de la main.
« De grands défis nous attendent à l’heure où le continent se morcèle chaque jour un peu plus devant le pouvoir grandissant de certains vieux principes, dis-je en embrassant l’assemblée de mes yeux. Nous sommes plus que jamais attendus et observés par nos confrères à une époque où la magie tend à s’obscurcir de la pire des façons. Il nous revient de leur montrer qu’une autre voie est possible. A nous de faire naître l’espoir dans le coeur de tous ces sorciers ; tous ceux qui, à l’heure à laquelle je vous parle, se battent seuls contre le retour du fondamentalisme. Ne laissons pas les vieilles idées ou de sombres préjugés nous détourner de notre but. Jamais. »
Une nouvelle vague d’applaudissements s’abattit sur moi tandis que je baissais les yeux sur ma main gauche. Celle que j’avais sacrifié au mal pour continuer à vivre en homme libre.
[FIN]