A
Gabryel savait reconnaître cette façon qu’avait l’Anglaise de lâcher des mots sans filtre sur ce qui la préoccupait. Il ne répondit pas tout de suite. L’Écossais se dirigea vers un coin de la grotte où il avait posé ses cannes à pêche. Son matériel était un peu en désordre. Il sortit d’un sac sans fond quelques accessoires, et installa le tout avec soin sur le sol en rang d’oignons. Il prit le temps d’examiner chaque fil, et de les démêler calmement. Occuper ses mains l’aidait à ne pas trop penser.
Il se saisit de plusieurs hameçons avec une moue contrariée sur le visage. Afin de ne pas blesser les poissons, il sortit sa baguette de sa poche arrière, et prononça quelques mots pour en arrondir la pointe. Ça permettrait de retenir le poisson pour le remonter sans lui faire de mal, de l’observer un peu, et de le relâcher. Le jeune sorcier fronça les sourcils, tout concentré sur sa tâche, puis relança son enchantement sur un second hameçon.
Pendant ce temps, Aurelyan quitta le crâne de son maître. Il avança entre les lignes et les hameçons avec précaution pour rejoindre le bureau, puis grimpa spontanément sur l’épaule d’Aelle. Gabryel continua de bricoler, mais son regard se posa un court instant sur Aurelyan. Une tristesse non feinte se dessina sur son visage. Il ne regrettait pas sa proposition, mais il avait peur de trop en dire, ou de ne pas trouver les bons mots.
- Je me sens entier seulement quand tu es là.
Les mots lui échappèrent. Il reprit son ouvrage, le regard toujours un peu triste.
- Et je le pensais vraiment, pour nous installer ici.
Le garçon réunit ses cannes, et les posa debout contre un mur.
- On pourrait en faire un petit ccccocon rien qu’à nous deux. Je sais que tu vis chez ton frère, et que tu as ta chambre chez lui…
Le sorcier récupéra sa baguette, la glissa dans la poche arrière de son jean, puis fixa la jeune femme.
- Ma proposition est très sérieuse.
Il se saisit de plusieurs hameçons avec une moue contrariée sur le visage. Afin de ne pas blesser les poissons, il sortit sa baguette de sa poche arrière, et prononça quelques mots pour en arrondir la pointe. Ça permettrait de retenir le poisson pour le remonter sans lui faire de mal, de l’observer un peu, et de le relâcher. Le jeune sorcier fronça les sourcils, tout concentré sur sa tâche, puis relança son enchantement sur un second hameçon.
Pendant ce temps, Aurelyan quitta le crâne de son maître. Il avança entre les lignes et les hameçons avec précaution pour rejoindre le bureau, puis grimpa spontanément sur l’épaule d’Aelle. Gabryel continua de bricoler, mais son regard se posa un court instant sur Aurelyan. Une tristesse non feinte se dessina sur son visage. Il ne regrettait pas sa proposition, mais il avait peur de trop en dire, ou de ne pas trouver les bons mots.
- Je me sens entier seulement quand tu es là.
Les mots lui échappèrent. Il reprit son ouvrage, le regard toujours un peu triste.
- Et je le pensais vraiment, pour nous installer ici.
Le garçon réunit ses cannes, et les posa debout contre un mur.
- On pourrait en faire un petit ccccocon rien qu’à nous deux. Je sais que tu vis chez ton frère, et que tu as ta chambre chez lui…
Le sorcier récupéra sa baguette, la glissa dans la poche arrière de son jean, puis fixa la jeune femme.
- Ma proposition est très sérieuse.
Dernière modification par Gabryel Fleurdelys le 4 oct. 2026, 11:11, modifié 1 fois.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
A
La réponse tarde à venir. D'ailleurs, Gabryel ne le prend pas, ce temps. Au contraire : il récupère son matériel de pêche et s'installe au sol pour s'occuper de ses fils et de ses hameçons. Je profite du fait qu'il ne me regarde pas pour l'observer, les lèvres pincées. Je suis frustrée. J'aurais aimé qu'il traverse cette pièce et qu'il vienne ajouter quelques secondes de plus au baiser que je lui ai donné. S'il dit qu'il en a envie, pourquoi ne pas le faire ? Ce qu'il peut être frustrant parfois.
Ma frustration est déconcentrée par l'arrivée du lézard de Gabryel, qui en a profité pour fuir pendant que ce dernier s'occupe les mains. Je le laisse grimper sur mon bras, puis sur mon épaule. Son contact est tellement différent que celui de Zikomo que ça me tire un frisson amusé, qui tient plus des chatouilles que d'un réel amusement. Naturellement, mon doigt grimpe vers lui et je le caresse doucement. Dans cette position, je ne peux manquer le regard que Gabryel fait peser sur nous. Je l'observe à mon tour par-dessus Aurelyan, sans comprendre pourquoi il a un air triste, tout à coup.
Ses mots font tomber mon cœur au fond de mon ventre. De là, il frappe fort. Ça envoie une sensation chaude dans mes veines, ça se répand dans tout mon corps. Ma gorge se noue sans raison. Les mots tournent en boucle dans ma tête. Je me sens entier seulement quand tu es là. Je ne sais pas pourquoi je me sens aussi gênée que touchée. C'est un sentiment étrange qui prend de la place dans mon corps. Je détourne les yeux vers le lézard.
Gabryel range ses affaires tout en m'avouant des vérités qui me tirent une grimace et qui m'arrachent une seconde fois le cœur. Ma main retombe le long de ma hanche. Je suis la silhouette du jeune homme qui traverse le Creux. Alors il était sérieux ? Vivre ici, lui et moi ? Dans ce minuscule petit espace qui sent l'humidité ? Je ne doute pas de mes capacités de pouvoir vivre dans un lieu comme celui-ci : j'ai après tout sur mon Plateau une cabane encore moins étanche que celle-ci lorsqu'il pleut et qui est bien moins douillette. Mais jamais je n'ai considéré le Creux comme un lieu de vie.
Pendant un instant, je m'imagine rentrer ici tous les soirs, retrouver Gabryel après nos journées respectives, ne jamais attendre pour le revoir, dîner avec lui, l'embrasser quand je le désire. Tous les matins avec lui. Tous les soirs avec lui. Un bref frisson désagréable glisse dans mon dos sans que je ne comprenne réellement d'où il vient, c'est comme un malaise qui ne s'explique pas. J'aimerais voir cet homme tous les jours, je crois. Avoir sa douceur rien que pour moi, ses regards, ses tendresses. Mais combien de temps apprécierais-je cela ? Je ne sais même pas s'il y aurait une fin à ce plaisir. De toute façon, ce n'est pas la question, hein ?
Il est très sérieux, il dit. Je ramène mes yeux sur lui. Je claque la langue en voyant où il a rangé sa baguette. Et je détourne les yeux vers Zikomo, toujours installé dans sa petite alcove. Le problème, ce n'est pas si j'aimerais. C'est que je ne peux pas, tout simplement. Et qu'à aucun moment je n'hésite sur l'endroit où je veux vivre et la personne avec laquelle je veux partager mes journées. Pourtant, l'un empêche pas l'autre. J'ai envie de boire le thé avec Kristen tous les après-midi et j'aimerais bien pouvoir attraper le menton de Gabryel pour lier ses lèvres aux miennes dès que je le désire. C'est tout.
Le silence s'étire. Je ne pensais vraiment pas qu'il était sérieux. Et ça m'embête. Déjà qu'Ashley tirera une tronche de six pieds de long quand elle me redemandera si j'accepte de faire une colocation avec elle et que je lui dirai que non. Gabryel, comment réagira-t-il ? Gabryel n'est pas comme Ashley. Ce n'est pas un homme jaloux et surtout, il n'a aucune raison de l'être. Alors il réagira comme d'habitude : avec un doux sourire.
« Je ne te pensais pas sérieux, avoué-je sans détour en plongeant dans ses yeux bleus. Je ne peux pas, de toute manière. »
Et si j'avais pu, qu'aurais-je répondu ? Je crois que ça m'arrange bien de ne pas avoir à répondre à cette question.
« Celle avec qui tu m'as vue à la soirée du Pitiponk, jeudi... »
Je rechigne à dire son nom. Et je n'ai aucune envie de donner son prénom d'emprunt. Alors je ne dis rien, je me contente de dire ça pour parler d'elle.
« Elle m'a proposé qu'on emménage ensemble. J'ai dit oui. »
Je le dis simplement, comme j'aurais dit : j'étudie l'interstabilité de la magie de fond, en ce moment. Après tout, ce n'est qu'un fait. On m'a fait une proposition, j'ai accepté. Voilà tout. J'espère seulement qu'il ne me posera pas trop de questions sur elle. Je ne saurais répondre. Mais Gabryel a toujours respecté mes secrets, alors tout va bien. Je me détourne de lui pour caresser Aurelyan sous la tête.
Ma frustration est déconcentrée par l'arrivée du lézard de Gabryel, qui en a profité pour fuir pendant que ce dernier s'occupe les mains. Je le laisse grimper sur mon bras, puis sur mon épaule. Son contact est tellement différent que celui de Zikomo que ça me tire un frisson amusé, qui tient plus des chatouilles que d'un réel amusement. Naturellement, mon doigt grimpe vers lui et je le caresse doucement. Dans cette position, je ne peux manquer le regard que Gabryel fait peser sur nous. Je l'observe à mon tour par-dessus Aurelyan, sans comprendre pourquoi il a un air triste, tout à coup.
Ses mots font tomber mon cœur au fond de mon ventre. De là, il frappe fort. Ça envoie une sensation chaude dans mes veines, ça se répand dans tout mon corps. Ma gorge se noue sans raison. Les mots tournent en boucle dans ma tête. Je me sens entier seulement quand tu es là. Je ne sais pas pourquoi je me sens aussi gênée que touchée. C'est un sentiment étrange qui prend de la place dans mon corps. Je détourne les yeux vers le lézard.
Gabryel range ses affaires tout en m'avouant des vérités qui me tirent une grimace et qui m'arrachent une seconde fois le cœur. Ma main retombe le long de ma hanche. Je suis la silhouette du jeune homme qui traverse le Creux. Alors il était sérieux ? Vivre ici, lui et moi ? Dans ce minuscule petit espace qui sent l'humidité ? Je ne doute pas de mes capacités de pouvoir vivre dans un lieu comme celui-ci : j'ai après tout sur mon Plateau une cabane encore moins étanche que celle-ci lorsqu'il pleut et qui est bien moins douillette. Mais jamais je n'ai considéré le Creux comme un lieu de vie.
Pendant un instant, je m'imagine rentrer ici tous les soirs, retrouver Gabryel après nos journées respectives, ne jamais attendre pour le revoir, dîner avec lui, l'embrasser quand je le désire. Tous les matins avec lui. Tous les soirs avec lui. Un bref frisson désagréable glisse dans mon dos sans que je ne comprenne réellement d'où il vient, c'est comme un malaise qui ne s'explique pas. J'aimerais voir cet homme tous les jours, je crois. Avoir sa douceur rien que pour moi, ses regards, ses tendresses. Mais combien de temps apprécierais-je cela ? Je ne sais même pas s'il y aurait une fin à ce plaisir. De toute façon, ce n'est pas la question, hein ?
Il est très sérieux, il dit. Je ramène mes yeux sur lui. Je claque la langue en voyant où il a rangé sa baguette. Et je détourne les yeux vers Zikomo, toujours installé dans sa petite alcove. Le problème, ce n'est pas si j'aimerais. C'est que je ne peux pas, tout simplement. Et qu'à aucun moment je n'hésite sur l'endroit où je veux vivre et la personne avec laquelle je veux partager mes journées. Pourtant, l'un empêche pas l'autre. J'ai envie de boire le thé avec Kristen tous les après-midi et j'aimerais bien pouvoir attraper le menton de Gabryel pour lier ses lèvres aux miennes dès que je le désire. C'est tout.
Le silence s'étire. Je ne pensais vraiment pas qu'il était sérieux. Et ça m'embête. Déjà qu'Ashley tirera une tronche de six pieds de long quand elle me redemandera si j'accepte de faire une colocation avec elle et que je lui dirai que non. Gabryel, comment réagira-t-il ? Gabryel n'est pas comme Ashley. Ce n'est pas un homme jaloux et surtout, il n'a aucune raison de l'être. Alors il réagira comme d'habitude : avec un doux sourire.
« Je ne te pensais pas sérieux, avoué-je sans détour en plongeant dans ses yeux bleus. Je ne peux pas, de toute manière. »
Et si j'avais pu, qu'aurais-je répondu ? Je crois que ça m'arrange bien de ne pas avoir à répondre à cette question.
« Celle avec qui tu m'as vue à la soirée du Pitiponk, jeudi... »
Je rechigne à dire son nom. Et je n'ai aucune envie de donner son prénom d'emprunt. Alors je ne dis rien, je me contente de dire ça pour parler d'elle.
« Elle m'a proposé qu'on emménage ensemble. J'ai dit oui. »
Je le dis simplement, comme j'aurais dit : j'étudie l'interstabilité de la magie de fond, en ce moment. Après tout, ce n'est qu'un fait. On m'a fait une proposition, j'ai accepté. Voilà tout. J'espère seulement qu'il ne me posera pas trop de questions sur elle. Je ne saurais répondre. Mais Gabryel a toujours respecté mes secrets, alors tout va bien. Je me détourne de lui pour caresser Aurelyan sous la tête.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 5 oct. 2026, 12:29, modifié 2 fois.
A
Gabryel finit de ranger ses cannes contre la paroi de la grotte. Le clapotis des gouttes de pluie sur le Loch leur parvint depuis l’entrée, entremêlé au son du vent qui semblait soudainement s’être levé. Pourtant, quelques minutes auparavant, les rayons du soleil traversaient encore le puits de lumière pour se frayer un chemin dans la pénombre. Le climat écossais ne répondait à aucune règle.
Le jeune homme s’occupa de son matériel. Il rassembla les fils, vérifia une dernière fois les hameçons qu’il venait d’arrondir, puis les rangea dans leur boîte. Il prit le temps de tout remettre en place. Ses mains avaient besoin d’occupation tandis qu’il réfléchissait à ce qu’Aelle venait de lui dire.
La sorcière du Pitiponk lui revint en mémoire. Il l’avait croisée sur la terrasse en compagnie d’Aelle, durant sa dernière soirée avec Léonidas. Ça n’avait duré qu’un instant, mais il avait eu l’impression que sa présence la gênait. Il n’avait pas vraiment compris pourquoi sur le moment, et n’y avait pas accordé d’importance. L’attitude provocatrice de Léo envers elle n’avait certainement pas aidé non plus.
- Ah oui… C’est la femme que j’ai croisée avec tttoi au Pitiponk ?
Il leva les yeux vers Aelle. Les traits fins de son visage ne lui apparaissaient plus aussi clairement, maintenant que le Creux n’était éclairé que par la grisaille dans l’ouverture de la voûte. En entendant qu’elles allaient vivre ensemble, il avait naturellement supposé que cette femme était un autre membre de sa famille.
- Je ne savais pas que tu n’avais plus ta chambre à l’AESM, et que tu avais avais rrrrécupéré tes affaires chez ton frère.
Une bourrasque fit virevolter sur son front quelques mèches de sa tignasse.
- Je comprends mieux. C’est nnnnormal de vouloir te rapprocher de ta famille, et de t’installer avec elle.
Il le pensait vraiment, mais en souffrait d’autant plus. Son projet lui sembla maintenant mort dans l’œuf.
Le jeune homme s’occupa de son matériel. Il rassembla les fils, vérifia une dernière fois les hameçons qu’il venait d’arrondir, puis les rangea dans leur boîte. Il prit le temps de tout remettre en place. Ses mains avaient besoin d’occupation tandis qu’il réfléchissait à ce qu’Aelle venait de lui dire.
La sorcière du Pitiponk lui revint en mémoire. Il l’avait croisée sur la terrasse en compagnie d’Aelle, durant sa dernière soirée avec Léonidas. Ça n’avait duré qu’un instant, mais il avait eu l’impression que sa présence la gênait. Il n’avait pas vraiment compris pourquoi sur le moment, et n’y avait pas accordé d’importance. L’attitude provocatrice de Léo envers elle n’avait certainement pas aidé non plus.
- Ah oui… C’est la femme que j’ai croisée avec tttoi au Pitiponk ?
Il leva les yeux vers Aelle. Les traits fins de son visage ne lui apparaissaient plus aussi clairement, maintenant que le Creux n’était éclairé que par la grisaille dans l’ouverture de la voûte. En entendant qu’elles allaient vivre ensemble, il avait naturellement supposé que cette femme était un autre membre de sa famille.
- Je ne savais pas que tu n’avais plus ta chambre à l’AESM, et que tu avais avais rrrrécupéré tes affaires chez ton frère.
Une bourrasque fit virevolter sur son front quelques mèches de sa tignasse.
- Je comprends mieux. C’est nnnnormal de vouloir te rapprocher de ta famille, et de t’installer avec elle.
Il le pensait vraiment, mais en souffrait d’autant plus. Son projet lui sembla maintenant mort dans l’œuf.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
A
Je quitte Aurelyan du regard quand la luminosité du Creux baisse subitement. Le son du vent à l'extérieur s'intensifie. Il se pourrait qu'il se mette à pleuvoir. Je me réjouis d'autant plus d'être à l'abri ici.
Après un temps de réflexion, Gabryel réagit enfin avec sa douceur et son calme habituels. Nos yeux se croisent dans l'obscurité nouvelle du Creux. Je devine encore ses traits mais la couleur de ses pupilles m'est désormais interdite. Je hoche doucement la tête à sa question, même si c'est inutile : il me demande exactement ce que je viens de lui dire. Il a peut-être simplement besoin de temps pour intégrer l'information. Pour une fois, je ne condamne pas cette prise de parole inutile. La légèreté de notre moment doit y aider.
Mes sourcils se froncent brièvement lorsqu'il évoque le fait que j'ai quitté ma chambre. Il pense que j'ai déjà emménagé avec Kristen. Pense-t-il donc que la chose a pu se faire en quelques jours à peine ? Merlin, la simple idée de vivre avec elle me détruit le bide. Je ne risque pas de partir vivre avec elle maintenant.
J'observe le jeu des ombres sur son visage. Ce qu'il me dit ensuite manque de me faire exploser de rire, mais j'ai trop de retenu pour ça : je me contente d'un rire bref, étouffé par ma tête baissée. Non mais comment a-t-il pu en arriver à une telle conclusion ? Que Kristen puisse être de ma famille est beaucoup trop amusant pour que j'empêche un sourire ahuri de grimper sur mes lèvres. Kristen ne sera jamais réduite à ça, à "une membre de ma famille". Elle n'en est pas une. C'est tout simplement incohérent avec la façon dont je la vois.
« Elle n'est pas de ma famille ! corrigé-je sans attendre. Et je n'ai pas quitté ma chambre. Je l'ai jusqu'à fin juillet. Nous n'avons pas discuté des modalités, de toute façon. »
Je hausse les épaules en me détournant vers la table. Je n'ai pas envie d'y réfléchir pour le moment. Ce sujet me fait mal au bide. Je ne veux pas réfléchir à tout ce que ça entraînera, ce déménagement. Je sais juste qu'il aura lieu, même si à Kristen je n'ai pas encore donné une réponse précise. Je respire longuement par le nez pour calmer le jeu paniqué de mes entrailles, puis j'attrape une bougie qui traîne là. D'un coup de baguette, j'allume la mèche.
Je lève les yeux vers Gabryel. La lumière de la flamme jette une lueur jaunâtre sur son visage. Je sens qu'il me demandera bientôt qui est cette femme avec laquelle il m'a croisé et je rechigne à dire qu'elle n'est qu'une amie. Pourtant, c'est ce qui pourrait se rapprocher le plus de ce qu'elle est mais ce mot ne me semble pas faire honneur à la relation que j'ai avec Kristen. Est-il déçu que je refuse de vivre avec lui ? Je ne sais pas, ce n'était peut-être qu'une proposition en l'air, lancée dans la légèreté du moment. Je n'ai jamais imaginé vivre un jour avec lui. L'idée ne me rebute pas mais elle me questionne. Et à ça non plus je ne veux pas réfléchir.
Après un temps de réflexion, Gabryel réagit enfin avec sa douceur et son calme habituels. Nos yeux se croisent dans l'obscurité nouvelle du Creux. Je devine encore ses traits mais la couleur de ses pupilles m'est désormais interdite. Je hoche doucement la tête à sa question, même si c'est inutile : il me demande exactement ce que je viens de lui dire. Il a peut-être simplement besoin de temps pour intégrer l'information. Pour une fois, je ne condamne pas cette prise de parole inutile. La légèreté de notre moment doit y aider.
Mes sourcils se froncent brièvement lorsqu'il évoque le fait que j'ai quitté ma chambre. Il pense que j'ai déjà emménagé avec Kristen. Pense-t-il donc que la chose a pu se faire en quelques jours à peine ? Merlin, la simple idée de vivre avec elle me détruit le bide. Je ne risque pas de partir vivre avec elle maintenant.
J'observe le jeu des ombres sur son visage. Ce qu'il me dit ensuite manque de me faire exploser de rire, mais j'ai trop de retenu pour ça : je me contente d'un rire bref, étouffé par ma tête baissée. Non mais comment a-t-il pu en arriver à une telle conclusion ? Que Kristen puisse être de ma famille est beaucoup trop amusant pour que j'empêche un sourire ahuri de grimper sur mes lèvres. Kristen ne sera jamais réduite à ça, à "une membre de ma famille". Elle n'en est pas une. C'est tout simplement incohérent avec la façon dont je la vois.
« Elle n'est pas de ma famille ! corrigé-je sans attendre. Et je n'ai pas quitté ma chambre. Je l'ai jusqu'à fin juillet. Nous n'avons pas discuté des modalités, de toute façon. »
Je hausse les épaules en me détournant vers la table. Je n'ai pas envie d'y réfléchir pour le moment. Ce sujet me fait mal au bide. Je ne veux pas réfléchir à tout ce que ça entraînera, ce déménagement. Je sais juste qu'il aura lieu, même si à Kristen je n'ai pas encore donné une réponse précise. Je respire longuement par le nez pour calmer le jeu paniqué de mes entrailles, puis j'attrape une bougie qui traîne là. D'un coup de baguette, j'allume la mèche.
Je lève les yeux vers Gabryel. La lumière de la flamme jette une lueur jaunâtre sur son visage. Je sens qu'il me demandera bientôt qui est cette femme avec laquelle il m'a croisé et je rechigne à dire qu'elle n'est qu'une amie. Pourtant, c'est ce qui pourrait se rapprocher le plus de ce qu'elle est mais ce mot ne me semble pas faire honneur à la relation que j'ai avec Kristen. Est-il déçu que je refuse de vivre avec lui ? Je ne sais pas, ce n'était peut-être qu'une proposition en l'air, lancée dans la légèreté du moment. Je n'ai jamais imaginé vivre un jour avec lui. L'idée ne me rebute pas mais elle me questionne. Et à ça non plus je ne veux pas réfléchir.
A
Un bout de fil dépassait de la couture du sac de pêche. Gabryel tira dessus, ce qui aggrava la déchirure déjà existante. Le jeune sorcier s’était promis de réparer ça depuis des semaines. Il déposa le pochon de toile sur ses genoux, puis sortit très naturellement de sa poche une aiguille et un fil, comme si tout le monde avait ce type d’objet sur lui.
Cette future colocataire n’était donc pas de sa famille. Il avait voulu imaginer un lien familial avec cette femme. Il aurait voulu qu’elle soit une tante, ou une cousine, quelqu’un dont la place dans la vie d’Aelle serait facile à comprendre. Mais à cet instant, il ne savait plus. Il revoyait dans son souvenir cette sorcière sur la terrasse du Pitiponk, et l’impression désagréable d’avoir débarqué au mauvais moment.
L’Écossais tenta d’introduire le bout de son fil dans l’aiguille, mais rata sa cible.
- Je ne crois pas… t’avoir déjà entendue pppparler d’elle.
Ce n’était pas un reproche, juste une petite phrase à la Gabryel dont l’interlocuteur pouvait bien faire ce qu’il en voudrait. Au second essai, le fil passa dans la fente de l’aiguille. Gabryel pinça la toile du sac abîmé entre ses doigts. Il aurait pu le réparer d’un coup de baguette, mais cette activté l’empêchait de prendre Aelle entre ses bras pour passer à autre chose. Le jeune homme n’y parvenait pas. Les questions burinaient son esprit.
- Elle doit beaucoup compter pour toi.
L’aiguille traversa les deux épaisseurs du tissu. Concentré sur son ouvrage, le regard clair baigné d’une lumière tamisée, Fleurdelys fronça légèrement les sourcils. À cet instant, il n’était pas tout à fait jaloux. Il cherchait à comprendre auprès de qui Aelle vivrait. Cette femme saurait-elle laisser son amour tranquille lorsqu’elle lisait, ou saisir instinctivement les moments où elle préférait une présence silencieuse. Gabryel aurait aimé avoir des réponses sans les demander.
Une goutte tomba près de sa chaussure. L’ancien Gryffon leva les yeux vers la voûte. Son regard fit le tour de la grotte. Il lui avait proposé ici une vie à deux, mais le seul confort qu’il lui offrait reposait sur une table taillée de ses mains où poser un livre, et à une vieille théière. Il reposa son regard sur sa couture.
- Je comprends que tu ne veuilles pas t’installer ici.
Il tira sur son aiguille.
- Ce n’est ppppas à la hauteur de ce que j’aimerais t’offrir.
Il n’avait pas honte du Creux. Il aimait cet endroit. Mais en imaginant rentrer ici chaque soir, il avait surtout pensé la retrouver. Il pourrait oublier le froid ou l’humidité, et l’absence d’un vrai lit. Il se ferait tout petit contre elle pour la laisser se reposer sur la banquette, ses bras amoureux épousant les courbes de son corps, comme une couverture chaude.
Le fil de couture cassa.
Cette future colocataire n’était donc pas de sa famille. Il avait voulu imaginer un lien familial avec cette femme. Il aurait voulu qu’elle soit une tante, ou une cousine, quelqu’un dont la place dans la vie d’Aelle serait facile à comprendre. Mais à cet instant, il ne savait plus. Il revoyait dans son souvenir cette sorcière sur la terrasse du Pitiponk, et l’impression désagréable d’avoir débarqué au mauvais moment.
L’Écossais tenta d’introduire le bout de son fil dans l’aiguille, mais rata sa cible.
- Je ne crois pas… t’avoir déjà entendue pppparler d’elle.
Ce n’était pas un reproche, juste une petite phrase à la Gabryel dont l’interlocuteur pouvait bien faire ce qu’il en voudrait. Au second essai, le fil passa dans la fente de l’aiguille. Gabryel pinça la toile du sac abîmé entre ses doigts. Il aurait pu le réparer d’un coup de baguette, mais cette activté l’empêchait de prendre Aelle entre ses bras pour passer à autre chose. Le jeune homme n’y parvenait pas. Les questions burinaient son esprit.
- Elle doit beaucoup compter pour toi.
L’aiguille traversa les deux épaisseurs du tissu. Concentré sur son ouvrage, le regard clair baigné d’une lumière tamisée, Fleurdelys fronça légèrement les sourcils. À cet instant, il n’était pas tout à fait jaloux. Il cherchait à comprendre auprès de qui Aelle vivrait. Cette femme saurait-elle laisser son amour tranquille lorsqu’elle lisait, ou saisir instinctivement les moments où elle préférait une présence silencieuse. Gabryel aurait aimé avoir des réponses sans les demander.
Une goutte tomba près de sa chaussure. L’ancien Gryffon leva les yeux vers la voûte. Son regard fit le tour de la grotte. Il lui avait proposé ici une vie à deux, mais le seul confort qu’il lui offrait reposait sur une table taillée de ses mains où poser un livre, et à une vieille théière. Il reposa son regard sur sa couture.
- Je comprends que tu ne veuilles pas t’installer ici.
Il tira sur son aiguille.
- Ce n’est ppppas à la hauteur de ce que j’aimerais t’offrir.
Il n’avait pas honte du Creux. Il aimait cet endroit. Mais en imaginant rentrer ici chaque soir, il avait surtout pensé la retrouver. Il pourrait oublier le froid ou l’humidité, et l’absence d’un vrai lit. Il se ferait tout petit contre elle pour la laisser se reposer sur la banquette, ses bras amoureux épousant les courbes de son corps, comme une couverture chaude.
Le fil de couture cassa.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
A
Gabryel ne me regarde pas. Il offre tous ses regards au truc qu'il tient entre les mains. Un truc qui concerne la pêche. Le genre d'objets qui habillent cet endroit depuis que je le connais et que je n'ai jamais touché, ce sont ses choses à lui, des choses que je ne touche pas et auxquelles je ne m'intéresse pas. Qu'il refuse de me regarder m'agace. Parce qu'il le refuse, n'est-ce pas ? Gabryel n'a jamais été le genre à fuir les regards, même quand il est gêné et que le rouge colore ses joues, il a un regard désarmant qui jamais ne se baisse. Et là, il ne se concentre que sur le fichu sac qu'il tient entre les mains et en plus il énonce des vérités qui n'ont pas à l'être.
Évidemment que je ne lui ai jamais parlé d'elle. Avant qu'elle revienne dans ma vie, Kristen était cette ancienne directrice de l'école qui m'avait abandonné lâchement, avec une simple lettre, dont le seul souvenir suffisait à me déchirer l'âme ; c'est pour ça que j'ai fait en sorte de l'oublier pendant des mois en me bousillant le crâne avec un sortilège noir. Avant ça, elle était cette ombre tout en haut de sa haute tour que j'aimais et admirais sans pouvoir me l'avouer. Encore avant ça, elle était cette figure d'autorité que j'ai haï de toute la force de mon cœur d'enfant parce qu'elle m'a arraché à son école avec la violence que seuls les adultes détiennent. Kristen, c'est tout un monde, c'est tout un univers, elle est tellement vaste qu'il n'existe aucun mot pour parler d'elle, il n'en existera jamais suffisamment pour décrire ce qu'elle est pour moi, donc non je n'ai pas parlé d'elle et je ne parlerai jamais d'elle, c'est comme ça.
Mes lèvres se pincent. Je baisse à mon tour les yeux vers la flamme qui s'agite au cœur de la bougie. Voilà, comme ça nous avons chacun notre chose à regarder. Cela me permet de ne pas affronter la silhouette de Gabryel quand il affirme que Kristen doit beaucoup compter pour moi. Cela ne m'étonne pas qu'il le comprenne. Je n'ai pas besoin de l'exprimer pour qu'il le sache : cela se voit. Sinon, je n'aurais pas dit que j'allais vivre avec elle. Sinon, je n'aurais pas été à la soirée au Pitiponk en sa compagnie — il ne peut pas savoir que ce n'était pas du tout prévu que je vienne, qu'elle m'a appelé à l'aide.
La suite qui s'échappe de la bouche de Gabyel est d'une telle idiotie que cette fois-ci, je ne fais plus semblant d'éviter de le regarder. Je braque mes yeux vers lui. Il est sérieux, là ? Il est vraiment sérieux quand il prononce de telles conneries ?
« Oh par Merlin, Fleurdelys ! » ne puis-je m'empêcher de m'exclamer car il m'agace.
Ma voix résonne dans la grotte. J'abandonne la bougie sur la table et me tourne pour faire face au jeune homme, histoire qu'il voit bien mon regard noir et l'agacement qui habille mon visage.
« Je n'ai pas besoin que tu m'offres quoi que ce soit et je me fiche complètement de la qualité de cet endroit, tu le sais très bien ! T'aurais pu me proposer de vivre dans... » Qu'est-ce qui serait pour moi le lieu parfait ? « ...dans une bibliothèque contenant tous les livres du monde, hasardé-je, que je n'aurais pas pour autant dit oui. J'ai déjà un endroit où vivre. J'en avais déjà un durant toute l'année qui s'est écoulée et pourtant ça m'a pas empêché de venir ici, que je sache. »
Je ne sais pas pourquoi ça m'agace autant, sa façon de faire. De ne pas me regarder, de me sortir des petits phrases comme « elle doit beaucoup compter pour toi » juste avant de sous-entendre que si je refuse, c'est parce qu'il ne m'offre pas un château. Peut-être parce que ça m'agace qu'il croit que ce genre de choses comptent pour moi ? Ou qu'il me blesse en pensant que ce genre de détails peut m'arrêter ? Je me fiche du confort, ça fait six ans qu'il me connait et il le sait. S'il le sait, pourquoi est-ce qu'il dit ces trucs idiots ?
Je ne me détourne pas, je compte bien affronter son regard, qu'il me dise les choses en face et s'il ne veut pas, j'irai le chercher pour le forcer à le faire.
Évidemment que je ne lui ai jamais parlé d'elle. Avant qu'elle revienne dans ma vie, Kristen était cette ancienne directrice de l'école qui m'avait abandonné lâchement, avec une simple lettre, dont le seul souvenir suffisait à me déchirer l'âme ; c'est pour ça que j'ai fait en sorte de l'oublier pendant des mois en me bousillant le crâne avec un sortilège noir. Avant ça, elle était cette ombre tout en haut de sa haute tour que j'aimais et admirais sans pouvoir me l'avouer. Encore avant ça, elle était cette figure d'autorité que j'ai haï de toute la force de mon cœur d'enfant parce qu'elle m'a arraché à son école avec la violence que seuls les adultes détiennent. Kristen, c'est tout un monde, c'est tout un univers, elle est tellement vaste qu'il n'existe aucun mot pour parler d'elle, il n'en existera jamais suffisamment pour décrire ce qu'elle est pour moi, donc non je n'ai pas parlé d'elle et je ne parlerai jamais d'elle, c'est comme ça.
Mes lèvres se pincent. Je baisse à mon tour les yeux vers la flamme qui s'agite au cœur de la bougie. Voilà, comme ça nous avons chacun notre chose à regarder. Cela me permet de ne pas affronter la silhouette de Gabryel quand il affirme que Kristen doit beaucoup compter pour moi. Cela ne m'étonne pas qu'il le comprenne. Je n'ai pas besoin de l'exprimer pour qu'il le sache : cela se voit. Sinon, je n'aurais pas dit que j'allais vivre avec elle. Sinon, je n'aurais pas été à la soirée au Pitiponk en sa compagnie — il ne peut pas savoir que ce n'était pas du tout prévu que je vienne, qu'elle m'a appelé à l'aide.
La suite qui s'échappe de la bouche de Gabyel est d'une telle idiotie que cette fois-ci, je ne fais plus semblant d'éviter de le regarder. Je braque mes yeux vers lui. Il est sérieux, là ? Il est vraiment sérieux quand il prononce de telles conneries ?
« Oh par Merlin, Fleurdelys ! » ne puis-je m'empêcher de m'exclamer car il m'agace.
Ma voix résonne dans la grotte. J'abandonne la bougie sur la table et me tourne pour faire face au jeune homme, histoire qu'il voit bien mon regard noir et l'agacement qui habille mon visage.
« Je n'ai pas besoin que tu m'offres quoi que ce soit et je me fiche complètement de la qualité de cet endroit, tu le sais très bien ! T'aurais pu me proposer de vivre dans... » Qu'est-ce qui serait pour moi le lieu parfait ? « ...dans une bibliothèque contenant tous les livres du monde, hasardé-je, que je n'aurais pas pour autant dit oui. J'ai déjà un endroit où vivre. J'en avais déjà un durant toute l'année qui s'est écoulée et pourtant ça m'a pas empêché de venir ici, que je sache. »
Je ne sais pas pourquoi ça m'agace autant, sa façon de faire. De ne pas me regarder, de me sortir des petits phrases comme « elle doit beaucoup compter pour toi » juste avant de sous-entendre que si je refuse, c'est parce qu'il ne m'offre pas un château. Peut-être parce que ça m'agace qu'il croit que ce genre de choses comptent pour moi ? Ou qu'il me blesse en pensant que ce genre de détails peut m'arrêter ? Je me fiche du confort, ça fait six ans qu'il me connait et il le sait. S'il le sait, pourquoi est-ce qu'il dit ces trucs idiots ?
Je ne me détourne pas, je compte bien affronter son regard, qu'il me dise les choses en face et s'il ne veut pas, j'irai le chercher pour le forcer à le faire.
A
Gabryel se baissa pour récupérer un petit morceau de cordelette parmi les objets qui traînaient à ses pieds. Il entreprit d’en défaire un nœud solidement serré. Il aurait pu expliquer à l’Anglaise ce qu’il avait tenté de lui exprimer. Mais Aelle savait déjà, elle connaissait bien assez sa pudeur maladroite pour savoir ce qui se cachait derrière. Le souvenir de ses lèvres chaudes électrisait encore tout son corps alors qu’il se concentrait sur le petit nœud.
Bien sûr qu’ils n’avaient pas besoin de s’installer ici pour se voir quand ils le désiraient. Fleurdelys le savait aussi. Il aurait pu lui proposer une chambre à Fife, une aile complète, ou le château entier, ça n’aurait rien changé. Aelle se fichait des grandes fenêtres, des lits confortables, et de tout l’espace dont ils pourraient profiter. Il la connaissait, et ce n’était pas avec une maison, aussi belle soit-elle, qu’il lui donnerait envie de rester auprès de lui.
À force de tirer dessus bien trop nerveusement, la cordelette se détendit sous ses doigts. Gabryel sentit le regard d’Aelle se poser sur lui. Elle avait le pouvoir de masquer l’univers entier avec ses yeux. Pourtant, le jeune homme ne releva pas immédiatement la tête. Il continua son travail en triturant doucement la cordelette. Quelque chose le retenait. Le nœud finit par se défaire. Il observa quelques instants le fil entre ses doigts, avant de le poser par terre.
Alors seulement, l’Écossais dirigea son visage vers la sorcière, et la regarda longtemps de ses yeux trop clairs, trop bleus. Il n’y avait aucune dureté dans son regard, aucun froncement de sourcils. Il ne chercha pas non plus à esquisser le moindre sourire de façade. Il y avait seulement cette attention pleine et entière qu’il lui portait parfois, lorsqu’il arrêtait de chercher les bons mots pour simplement la regarder comme il l’avait toujours regardée.
- C’est « elle », hein ?
Une nouvelle goutte d’eau s’échappa du plafond pour éclater sur le sol.
- Elle est revenue…
Bien sûr qu’ils n’avaient pas besoin de s’installer ici pour se voir quand ils le désiraient. Fleurdelys le savait aussi. Il aurait pu lui proposer une chambre à Fife, une aile complète, ou le château entier, ça n’aurait rien changé. Aelle se fichait des grandes fenêtres, des lits confortables, et de tout l’espace dont ils pourraient profiter. Il la connaissait, et ce n’était pas avec une maison, aussi belle soit-elle, qu’il lui donnerait envie de rester auprès de lui.
À force de tirer dessus bien trop nerveusement, la cordelette se détendit sous ses doigts. Gabryel sentit le regard d’Aelle se poser sur lui. Elle avait le pouvoir de masquer l’univers entier avec ses yeux. Pourtant, le jeune homme ne releva pas immédiatement la tête. Il continua son travail en triturant doucement la cordelette. Quelque chose le retenait. Le nœud finit par se défaire. Il observa quelques instants le fil entre ses doigts, avant de le poser par terre.
Alors seulement, l’Écossais dirigea son visage vers la sorcière, et la regarda longtemps de ses yeux trop clairs, trop bleus. Il n’y avait aucune dureté dans son regard, aucun froncement de sourcils. Il ne chercha pas non plus à esquisser le moindre sourire de façade. Il y avait seulement cette attention pleine et entière qu’il lui portait parfois, lorsqu’il arrêtait de chercher les bons mots pour simplement la regarder comme il l’avait toujours regardée.
- C’est « elle », hein ?
Une nouvelle goutte d’eau s’échappa du plafond pour éclater sur le sol.
- Elle est revenue…
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
A
Mes mâchoires se serrent : il n'arrête pas de triturer quelque chose, toute son attention baissée sur ses doigts. Quand ce n'est pas un fichu sac, c'est cette cordelette inutile. Il tire, il dénoue, il tourne dans un sens puis dans l'autre et attendant, il ne lève pas sa tête. Je me vois aller vers lui, l'attraper par le col comme j'ai pu le faire il y a longtemps et forcer ses yeux à rencontrer les miens. Il se laisserait faire, je le sais. La seule raison pour laquelle je ne le fais pas, c'est parce que je sais que ses doigts trouveront le chemin vers des lieux que je veux lui refuser, pour le moment.
Mes doigts se serrent et se desserrent. Je lui laisse une chance de m'accorder son attention et de dire les choses directement avant de vraiment m'énerver. Il le sait, il le sent, il sait ce que ça donne quand je m'énerve. Il sait que les cris peuvent venir, que je peux casser des choses, m'enfoncer dans un silence dont personne ne me tirera, il sait aussi que je peux m'en aller en traînant derrière moi une tonne de colère écrasante. Il sait toutes ces choses. Il ne me laissera pas dans le silence et dans l'ignorance de ses pensées plus longtemps, il va me regarder et il arrêtera de dire des conneries comme il vient de le faire, il—
Ses yeux bleus remontent jusqu'à moi et percutent mon cœur. Puis sa voix le fait. Mon masque de colère s'affaisse subitement. J'écarquille les yeux ; mon cœur manque un battement et c'est si douloureux que ça me coupe le souffle. Au mot « elle », c'est comme si mon âme s'était brutalement enflammée, juste avant de se recroqueviller sur elle-même. Je suis ramenée un an en arrière, quand nous avons eu notre si grosse dispute, lui et moi, dans ce même lieu. Quand il m'a balancé au visage qu'il savait. Je ne lui en ai jamais parlé. Jamais je n'ai parlé de Kristen, que ce soit hors Poudlard ou lorsque nous étions au château. Je ne lui ai jamais parlé d'elle. Pourtant, il savait. Et aujourd'hui, il sait encore.
« Je ne vois pas ce que tu veux dire, » dis-je dans un souffle.
Ses yeux, que j'ai tant attendu, me sont soudainement impossible à soutenir. Je me détourne, la respiration bloquée et les mâchoires crispées. Je remarque à peine que mes poings se sont serrés. Je me force à les ouvrir et à étirer mes doigts. Il ne sait rien. Il ne sait RIEN. Le mensonge que je viens de proférer prend une place énorme dans la grotte. Nous savons tous les deux que ce n'est que cela, un mensonge. Ça ne le rend que plus crasse. D'autant que nous savons également tous les deux que je déteste ça, mentir. Alors je me force à prendre une petite inspiration. Juste assez d'air pour pouvoir parler de nouveau.
« Ça n'a rien à voir à voir avec tout ça. »
Ce qui est vrai. Kristen n'a rien à voir avec ce qu'il me propose aujourd'hui. Elle n'a rien à voir avec Gabryel. Elle n'a rien à voir avec rien. Elle culmine à des hauteurs que toutes ces choses ne peuvent pas atteindre mais ça personne ne pourra jamais le comprendre. Pourtant, une peur sans commune mesure s'ouvre en moi. Ce n'est pas la première fois que je la ressens. Elle est là quand je repense à ce qu'il s'est passé ici en octobre dernier. Que Gabryel ait pu comprendre des choses sans même que je lui en parle m'effraie comme jamais rien ne m'a effrayé avant ça et je ne comprends pas pourquoi.
Mes doigts se serrent et se desserrent. Je lui laisse une chance de m'accorder son attention et de dire les choses directement avant de vraiment m'énerver. Il le sait, il le sent, il sait ce que ça donne quand je m'énerve. Il sait que les cris peuvent venir, que je peux casser des choses, m'enfoncer dans un silence dont personne ne me tirera, il sait aussi que je peux m'en aller en traînant derrière moi une tonne de colère écrasante. Il sait toutes ces choses. Il ne me laissera pas dans le silence et dans l'ignorance de ses pensées plus longtemps, il va me regarder et il arrêtera de dire des conneries comme il vient de le faire, il—
Ses yeux bleus remontent jusqu'à moi et percutent mon cœur. Puis sa voix le fait. Mon masque de colère s'affaisse subitement. J'écarquille les yeux ; mon cœur manque un battement et c'est si douloureux que ça me coupe le souffle. Au mot « elle », c'est comme si mon âme s'était brutalement enflammée, juste avant de se recroqueviller sur elle-même. Je suis ramenée un an en arrière, quand nous avons eu notre si grosse dispute, lui et moi, dans ce même lieu. Quand il m'a balancé au visage qu'il savait. Je ne lui en ai jamais parlé. Jamais je n'ai parlé de Kristen, que ce soit hors Poudlard ou lorsque nous étions au château. Je ne lui ai jamais parlé d'elle. Pourtant, il savait. Et aujourd'hui, il sait encore.
« Je ne vois pas ce que tu veux dire, » dis-je dans un souffle.
Ses yeux, que j'ai tant attendu, me sont soudainement impossible à soutenir. Je me détourne, la respiration bloquée et les mâchoires crispées. Je remarque à peine que mes poings se sont serrés. Je me force à les ouvrir et à étirer mes doigts. Il ne sait rien. Il ne sait RIEN. Le mensonge que je viens de proférer prend une place énorme dans la grotte. Nous savons tous les deux que ce n'est que cela, un mensonge. Ça ne le rend que plus crasse. D'autant que nous savons également tous les deux que je déteste ça, mentir. Alors je me force à prendre une petite inspiration. Juste assez d'air pour pouvoir parler de nouveau.
« Ça n'a rien à voir à voir avec tout ça. »
Ce qui est vrai. Kristen n'a rien à voir avec ce qu'il me propose aujourd'hui. Elle n'a rien à voir avec Gabryel. Elle n'a rien à voir avec rien. Elle culmine à des hauteurs que toutes ces choses ne peuvent pas atteindre mais ça personne ne pourra jamais le comprendre. Pourtant, une peur sans commune mesure s'ouvre en moi. Ce n'est pas la première fois que je la ressens. Elle est là quand je repense à ce qu'il s'est passé ici en octobre dernier. Que Gabryel ait pu comprendre des choses sans même que je lui en parle m'effraie comme jamais rien ne m'a effrayé avant ça et je ne comprends pas pourquoi.
A
Le visage d’Aelle venait de se détourner dans un mouvement vif qui lui serra le cœur. L’Écossais baissa les yeux vers les affaires à ses pieds, ramassa la cordelette et la glissa dans le sac réparé. Il lui fallut une trentaine de secondes pour tout ranger, assez pour que le souvenir de leur rencontre lui revienne à l’esprit, ainsi que tant d’autres qu’il aurait été incapable de remettre dans l’ordre chronologique.
Aelle avait mis de la couleur jusque dans les recoins les plus ternes de son âme. Il avait eu instantanément envie de s’approcher d’elle sans savoir si elle le laisserait faire. Il avait appris à connaître ses colères, et à entendre ce qui tremblait dessous. Au fil des années, il avait pu rester près d’elle, même dans ces moments où l’Anglaise semblait vouloir tenir le monde entier à distance.
Il replia le sac pour le déposer contre un mur. Il aimait cette façon qu’elle avait de lui tenir tête, cette manière de le regarder au point de rendre dérisoire tout ce qui les entourait. Il aimait leurs silences, la chaleur de sa bouche, les gestes qu’elle lui accordait à lui, le petit bègue rêveur, et toutes ces choses qui lui donnaient envie de mourir lorsqu’elle lui manquait.
Les cannes à pêche retrouvèrent leur place. Gabryel avait mis plus longtemps qu’elle à reconnaître le traumatisme de l’abandon. Edouard Penwin avait laissé cela en lui, ainsi que ce manque qu’il ressentait encore. Alors, parfois, quelque chose chez Aelle venait le toucher exactement à cet endroit-là. Il ne savait pas tout de ce qu’elle éprouvait, mais il reconnaissait ce mouvement de recul au moment même où l’on avait besoin de sentir des bras solides vous enlacer. Ils s’étaient trouvés avec leurs blessures. Il leur arrivait pourtant de se faire mal en essayant de s’approcher.
Gabryel ramassa le dernier objet qui traînait et le rangea avec le reste. Il resta un instant accroupi. Cette femme avait quelque chose à voir avec le trouble d’Aelle, il en était certain. Aelle ne lui en avait jamais parlé, et il n’avait aucune envie d’exiger des réponses. Le sorcier se releva et posa doucement ses mains autour de sa taille. Son regard chercha son visage, mais il ne tenta pas de la faire se retourner.
- D’accord. Mais si elle compte pour toi, alors elle compte pour moi aussi.
Aelle avait mis de la couleur jusque dans les recoins les plus ternes de son âme. Il avait eu instantanément envie de s’approcher d’elle sans savoir si elle le laisserait faire. Il avait appris à connaître ses colères, et à entendre ce qui tremblait dessous. Au fil des années, il avait pu rester près d’elle, même dans ces moments où l’Anglaise semblait vouloir tenir le monde entier à distance.
Il replia le sac pour le déposer contre un mur. Il aimait cette façon qu’elle avait de lui tenir tête, cette manière de le regarder au point de rendre dérisoire tout ce qui les entourait. Il aimait leurs silences, la chaleur de sa bouche, les gestes qu’elle lui accordait à lui, le petit bègue rêveur, et toutes ces choses qui lui donnaient envie de mourir lorsqu’elle lui manquait.
Les cannes à pêche retrouvèrent leur place. Gabryel avait mis plus longtemps qu’elle à reconnaître le traumatisme de l’abandon. Edouard Penwin avait laissé cela en lui, ainsi que ce manque qu’il ressentait encore. Alors, parfois, quelque chose chez Aelle venait le toucher exactement à cet endroit-là. Il ne savait pas tout de ce qu’elle éprouvait, mais il reconnaissait ce mouvement de recul au moment même où l’on avait besoin de sentir des bras solides vous enlacer. Ils s’étaient trouvés avec leurs blessures. Il leur arrivait pourtant de se faire mal en essayant de s’approcher.
Gabryel ramassa le dernier objet qui traînait et le rangea avec le reste. Il resta un instant accroupi. Cette femme avait quelque chose à voir avec le trouble d’Aelle, il en était certain. Aelle ne lui en avait jamais parlé, et il n’avait aucune envie d’exiger des réponses. Le sorcier se releva et posa doucement ses mains autour de sa taille. Son regard chercha son visage, mais il ne tenta pas de la faire se retourner.
- D’accord. Mais si elle compte pour toi, alors elle compte pour moi aussi.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
A
Le silence dure encore et encore. Il rend plus bruyants les battements de mon coeur. J'ai une boule dans la gorge qui ne veut pas s'en déloger. J'ai du mal à déglutir. J'ai l'impression que le ciel m'est tombé sur la tête. Comment puis-je encore associer toute cette douleur que je ressens à Kristen, alors que tant de temps est passé ? J'ai retrouvé confiance en elle, autant que possible, je sais qu'elle est sincère quand elle dit qu'elle ne peut pas vivre sans moi, je sais qu'elle a besoin de moi comme j'ai besoin d'elle et je sais également qu'elle a sincèrement envie de partager un lieu de vie avec moi, car ce que je suis, personne d'autre ne l'est dans sa vie, comme personne d'autre n'est ce qu'elle est dans la mienne. Je sais toutes ces choses, pourtant il a suffi que Gabryel dise « elle » pour que la vieille douleur s'éveille, pour qu'elle noircisse les recoins de mon âme, pour qu'elle pèse sur mon coeur, pour qu'elle me noue la gorge. Et cette douleur aura toujours le goût de Kristen.
J'entends Gabryel ranger ses affaires. Il ne dit toujours rien. Cela arrive souvent : il laisse les mots flotter entre nous et réfléchit, ressent les choses avant de prendre la parole. En attendant, mon coeur frappe et ma gorge reste nouée. Je garde les yeux braqués sur la bougie, luttant tout ce que je peux pour que ma vision ne se voile pas. Tout était si léger, il y a plusieurs minutes. Tout était si doux, si amusant, si nous. Pourquoi faut-il que la noirceur s'invite ainsi ? Pourquoi Gabryel doit-il compliquer les choses ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi...
Je sursaute lorsque je le sens derrière moi. Ses mains s'invitent sur mes hanches. Mon coeur renâcle au fond de moi. Mon corps se tend de la tête au pied, mon visage se froisse, mes sourcils se froncent. Le moindre de mes nerfs refusent ce contact, s'ils avaient une voix tous hurleraient : lâche-moi ! Lâche-moi, lâche-moi, lâche-moi ! Et puis ses mots glissent dans mes oreilles et mon coeur loupe un battement. Pendant une fraction de seconde, totalement figée et crispée, je ne peux que prendre conscience de ce qu'il vient de dire et en subir tout le choc que cela m'inspire. La seconde d'après, je balaie violemment du bras l'espace derrière moi pour faucher ses bras et le forcer à s'éloigner.
Moi-même je m'éloigne d'un pas. Mon regard accusateur semble vouloir dire : de quel droit oses-tu me toucher ? Mais maintenant que je suis face à lui et que ces yeux bleus percutent les miens, je ne peux que réaliser ce qu'il vient de dire. Si elle compte pour toi, elle compte pour moi. Je fronce les sourcils en secouant la tête, mes lèvres murmurent des mots qui n'existent pas. Je ne dis rien. Je ne comprends pas. Elle ne compte pour personne d'autre que moi, c'est ce que je veux lui hurler. Si je ne le fais pas, c'est parce que je comprends ce qu'il veut dire et que ça touche une partie de mon âme difficilement accessible, une partie à laquelle je ne veux pas que l'on accède.
« Et ça change quoi ? » je lance d'une voix dure.
Ça change quoi, qu'elle compte pour toi ? Ce qui est important pour moi l'est également pour toi, c'est ça ? Je ne peux pas te renvoyer la réciproque. Je me fiche de la pêche, je me fiche du bricolage, je me fiche des choses qui t'apportent de la sérénité. Alors ça veut dire quoi, hein ?
Je croise les bras sur ma poitrine, mon regard noir dépourvu de tout éclat de lumière. Une partie de moi aurait aimé rester en place. J'aurais aimé rester là, devant lui. Me retourner, interdire ses mains de se poser sur moi. Glisser mes mains dans son cou, les nouer derrière sa nuque et lui poser exactement la même question, mes lèvres à deux centimètres des siennes. J'aurais aimé ne pas être touchée aussi profondément ou alors savoir mieux le cacher. Pourquoi n'en suis-je pas capable ?
J'entends Gabryel ranger ses affaires. Il ne dit toujours rien. Cela arrive souvent : il laisse les mots flotter entre nous et réfléchit, ressent les choses avant de prendre la parole. En attendant, mon coeur frappe et ma gorge reste nouée. Je garde les yeux braqués sur la bougie, luttant tout ce que je peux pour que ma vision ne se voile pas. Tout était si léger, il y a plusieurs minutes. Tout était si doux, si amusant, si nous. Pourquoi faut-il que la noirceur s'invite ainsi ? Pourquoi Gabryel doit-il compliquer les choses ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi...
Je sursaute lorsque je le sens derrière moi. Ses mains s'invitent sur mes hanches. Mon coeur renâcle au fond de moi. Mon corps se tend de la tête au pied, mon visage se froisse, mes sourcils se froncent. Le moindre de mes nerfs refusent ce contact, s'ils avaient une voix tous hurleraient : lâche-moi ! Lâche-moi, lâche-moi, lâche-moi ! Et puis ses mots glissent dans mes oreilles et mon coeur loupe un battement. Pendant une fraction de seconde, totalement figée et crispée, je ne peux que prendre conscience de ce qu'il vient de dire et en subir tout le choc que cela m'inspire. La seconde d'après, je balaie violemment du bras l'espace derrière moi pour faucher ses bras et le forcer à s'éloigner.
Moi-même je m'éloigne d'un pas. Mon regard accusateur semble vouloir dire : de quel droit oses-tu me toucher ? Mais maintenant que je suis face à lui et que ces yeux bleus percutent les miens, je ne peux que réaliser ce qu'il vient de dire. Si elle compte pour toi, elle compte pour moi. Je fronce les sourcils en secouant la tête, mes lèvres murmurent des mots qui n'existent pas. Je ne dis rien. Je ne comprends pas. Elle ne compte pour personne d'autre que moi, c'est ce que je veux lui hurler. Si je ne le fais pas, c'est parce que je comprends ce qu'il veut dire et que ça touche une partie de mon âme difficilement accessible, une partie à laquelle je ne veux pas que l'on accède.
« Et ça change quoi ? » je lance d'une voix dure.
Ça change quoi, qu'elle compte pour toi ? Ce qui est important pour moi l'est également pour toi, c'est ça ? Je ne peux pas te renvoyer la réciproque. Je me fiche de la pêche, je me fiche du bricolage, je me fiche des choses qui t'apportent de la sérénité. Alors ça veut dire quoi, hein ?
Je croise les bras sur ma poitrine, mon regard noir dépourvu de tout éclat de lumière. Une partie de moi aurait aimé rester en place. J'aurais aimé rester là, devant lui. Me retourner, interdire ses mains de se poser sur moi. Glisser mes mains dans son cou, les nouer derrière sa nuque et lui poser exactement la même question, mes lèvres à deux centimètres des siennes. J'aurais aimé ne pas être touchée aussi profondément ou alors savoir mieux le cacher. Pourquoi n'en suis-je pas capable ?