Une autre nuit d'insomnie
La jalousie est un monstre qui s’engendre lui-même et naît de ses propres entrailles
26 août 2043
26 août 2043
Mes pieds éprouvent le froid qui remonte du sol carrelé. Un silence absolu règne dans la maison. J’ai le sentiment d’être une sorte de spectre errant quand je quitte la cuisine, mon remède aux insomnies dans la main. Mes pieds nus étouffent le bruit de mes pas tandis que je me dirige vers un couloir encore plus sombre que la pièce que j’ai laissée derrière moi. Je bois une gorgée de ce bon vieux whisky Pur Feu mis en bouteille l’année de ma naissance, 1994, pour me réchauffer les entrailles. Le froid est partout, tout le temps. Il en est ainsi pour ceux qui comme moi ce sont séparés une première fois de la vie.
Je pousse délicatement la porte de sa chambre. Je jette un coup d’oeil à l’intérieur. Elle est réveillée. Les insomnies ne l’épargnent pas, elle non plus. C’est peut-être, tout compte fait, une affaire de famille. L’idée a de quoi m’amuser mais dans mon cas, je sais que la génétique n’y est pour rien. Les cauchemars peuvent angoissés le plus terrible des hommes, au point de le rendre fou. Je suis, moi, peu tenté par cette perspective. Je préfère errer la nuit, savourer un bon alcool, m’arrêter dans la chambre de ma fille, discuter, errer de nouveau, et ne retourner me coucher que pour mieux faire l’amour à ma femme. J’aurais tout le temps de dormir quand quelqu’un sera assez fort pour m’arracher définitivement la vie.
Je pose mon verre sur la commode et m’assis au bord du lit. Serafina me dévisage par-dessus le livre de runes avancées qu’elle tient entre ses mains. Le fauteuil sur lequel elle est assise, les jambes repliées contre sa poitrine, est entouré de ces petites tourelles qu’elle affectionne tant. Des livres, toujours des livres, à n’en plus pouvoir. Sa curiosité ne connait aucune espèce de limite ni aucun espèce de repos. Seule la compagnie des livres lui est chère. Peut-être aussi la mienne, parfois.
« Toujours, père. »
Je fixe son visage. Ce beau visage, sculptural, angélique, une oeuvre d’art, si une moitié n’était pas ravagée par un mal trop grand… un oeil plus petit et plus bas que l’autre, son arcade déformée et proéminente, en-dessous, la joue molle formée de deux plis, et plus bas encore, ce coin de lèvres affaissé par rapport à l’autre. Quel gâchis… cette pensée, je la garde pour moi. Mais les barrières que je dresse autour de ce secret bien gardé interpellent Serafina qui plisse légèrement les yeux. Le difforme s’en trouve d’ailleurs complètement fermé.
« Que complotez-vous ? »
« Rien du tout. Je corse l’exercice en t’empêchant d’accéder à toutes les pensées qui traversent mon esprit. »
Elle sourit, si seulement le verbe sourire peut être associer à l’image d’une grimace au milieu d’un tel visage.
« Vous savez bien que vos barrières ne peuvent pas me résister. »
Je lui souris à mon tour. Je sais à quel point son pouvoir effleure déjà le mien et sens ma poitrine se gonfler d’orgueil lorsque je me mets à rêver du pouvoir qu’elle aura obtenu dans cinq ans, quand elle aura atteint sa majorité sorcière.
« Tu es déjà bien prétentieuse, jeune fille. »
« J’essaie seulement de vous faire plaisir, père. »
Je la regarde intensément alors que sa baguette magique se met à tourner toute seule dans le creux de sa main gauche. Malgré l’aigreur que je garde caché au fond de moi, poids du lourd tribu qu’il m’a fallu payer pour l’obtenir, j’éprouve le plaisir simple d’un père fier de sa progéniture. Chose que mon propre père n’avait pas su apprécier à sa juste valeur en son temps...
... je m’appelle Stanislav Stoyanov et je suis le maître des Noirfangueurs.
LES CONTES DE L'ŒIL
(En vadrouille jusqu'au 3 janvier inclus)
(En vadrouille jusqu'au 3 janvier inclus)