S’il existait dix univers différents…

…je te retrouverais dans chacun d’eux




Il y a dix ans, je peinais toujours à accepter n'avoir jamais reçu ma lettre confirmant mon inscription à Poudlard. J'ai donc cherché un site internet qui me permettrait de me faire me sentir comme dans la peau d'une étudiante de Poudlard. Je suis tombée sur Magicland. J'ai recommencé trois fois mon inscription avant d'être acceptée. Dans la première version, Aelle s'appelait Arya. Elle avait un œil en moins à la suite d’un accident gravissime dans l'appartement du trentième étage qu'elle habitait dans une grande ville moldue. Elle avait des parents absents qui la laissaient seule chez elle. Je n'ai jamais douté de la pertinence des validateur.ices de l'époque de m'avoir refusé. Au bout de la troisième tentative, Aelle est née. Elle adorait lire, mais seulement le genre que je déteste : les livres de savoir, comme elle aime dire. Elle avait quatre frères. Elle détestait qu'on l'aide à faire les choses. Déjà, elle avait les sourcils froncés. Je ne savais rien d'elle. Dix après, je sais tout d'elle et j'ignore encore tout de son futur.

À Aelle, qui m'a appris à écrire quand je ne savais toujours conjuguer le verbe "manger" à la première personne du singulier et qui a subi des "je mangea" dont j'ai encore très honte.
À Aelle, qui m'a fait découvrir ce qui deviendra une réelle passion dans la vie, mon oxygène, l'une de mes raisons d'être.
À Aelle, qui a été mon premier personnage — et pas la dernière à être torturée par mes mots.
À Aelle, grâce à qui j'ai découvert le plaisir immense d'écrire avec d'autres.
À Aelle qui a désormais vingt-et-un ans, que j'ai écrit durant toute son adolescence, que je commence à peine à découvrir à l'âge adulte.
À Aelle, que j'aime car elle n'est pas et ne sera jamais qu'un être de papier, je dédie ce recueil de textes.


Saviez-vous qu’Aelle existe dans tous les univers ? Le seul dans lequel elle n’est jamais née… N’en parlons pas, il est dramatique. À travers dix textes, je vais découvrir Aelle dans dix univers différents. Pour le simple plaisir de l’écrire partout où elle peut exister. Quitte à ce qu’elle prenne toute la place dans mes mots, autant qu’elle prenne également toute la place dans le multivers.



S’il existait dix univers différents…
Univers n°136.58


Un vent infernal siffle à mes oreilles. Le froid des hauteurs glace mes lèvres malgré le tissu qui protège le bas de mon visage. Je me cramponne aux rênes et pousse sur mes cuisses pour solidifier ma position. Je sens sous mes jambes le cuir glacé de ma selle et, au-delà, la respiration erratique de l’immense créature que je chevauche. Elle fend les nuages avec aisance. Mon corps la suit comme s’il avait été habitué toute sa vie à faire ça. Je me penche sur la droite quand elle prend un virage en épingle. Ses immenses ailes frappent les airs et claquent dans le vent. Puis elle les referme subitement et plonge vers le sol.

Mon estomac remonte jusque dans ma gorge. Je me penche autant que possible, les étriers écrasant la semelle de mes bottes sous la pression. Un rugissement sort de mes lèvres. Un grondement comme un coup de tonnerre me répond ; je le sens gronder dans le corps de ma moitié volante, ce qui me tire un sourire vorace. Nous prenons de la vitesse. Le ciel défile à toute allure autour de moi. Ma vision se brouille, seule ma paire de lunettes empêche mes yeux de pleurer. Nous crevons violemment la surface des nuages les plus bas. Un froid intense se referme sur moi puis disparaît presque aussitôt quand on passe sous la barre des nuages. Tout à coup, la terre se dévoile à moi. Des pics escarpés se dressent vers le ciel, leurs longs doigts effilés tendus vers moi. Je fonce à toute allure vers eux.

Le pic le plus haut, celui qui se dresse insolemment sous les nuages et qui est coiffé d’une couverture neigeuse plus qu’attirante est le premier obstacle que je vais rencontrer. Je me plaque contre mon dragon qui tombe comme une pierre, attiré par la gravité. Le vent fouette mes oreilles et malmène mon corps. Le moindre mouvement trop brusque risquerait de m’arracher à ma monture ; le vent ferait de moi son pantin désarticulé. Je reste bien immobile. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Le sol se rapproche de plus en plus vite, l’excitation qui enflamme mes veines se teinte de la couleur insidieuse de la peur. La peur fait partie du vol, je l’ai appris il y a longtemps. Tous les humains craignent de chuter dans le vide et de crever éclatés contre la surface de la Terre. Ce qui me rend forte, c’est ma capacité à surmonter cette peur. Je pousse un grognement pour ignorer mes entrailles qui pulsent de cette terreur qui me rend vivante tandis que le sol s’approche, prenant bientôt toute la place dans ma vision. Le ciel disparaît derrière moi, n’existe que le pic qui espère m’empaler.

Une ombre passe soudainement devant moi, m’arrachant un hoquet d’effroi. Mon dragon fait une embardée sur le côté, ses pensées pénètrent violemment ma conscience : « Accroche-toi, Aelle ! ». Mon corps est expulsé sur le côté, mes doigts gantés glissent sur les rênes en cuir quand le sol m’attire à lui. Si je n’avais pas été solidement accrochée par la taille, je serai tombée au premier tonneau que fait mon dragon pour éviter la grosse masse qui est soudainement apparue devant nous. Le cœur battant contre mes tempes, j’essaie de comprendre ce qui se passe mais le paysage tourne autour de moi, tourne encore et encore. Je ne peux que m’accrocher et suivre les déplacements de ma monture, guidée par un instinct né de huit ans de vol en duo. Je ne peux que m’en remettre à elle.

Après ce qui me parait un temps infini, mon dragon se redresse. Le ciel se dévoile de nouveau à moi : nous remontons. Mon estomac proteste violemment ; je l’ignore. Je jette rapidement un regard derrière moi. Une ombre grande comme un champ me cache le pic vers lequel je tombais tout à l’heure. Je vois d’abord ses longues ailes obscure qui s’étirent autour de son large corps, puis sa gueule quand il propulse son cou en avant pour croquer la queue de—

« À droite, Zikomo ! » je hurle de toutes mes forces.

Zikomo obéit à la seconde. Les mâchoires du noir dragon claquent dans le vide, j’aperçois ses longs crocs dégoulinant de salive. Un sourire ravi m’étire les lèvres et plisse mes yeux. Je pousse un cri de victoire. Un puissant coup d’ailes de mon dragon nous éloigne de la créature noire.

« Sois plus rapide la prochaine fois, Corv ! » lancé-je au dragon ennemi avec hargne.

Ma propre monture prend un virage en épingle et plane au-dessus de son comparse. Au lieu de nous poursuivre, et il nous aurait largement rejoint en un puissant coup d’ailes vu sa circonférence, Corv se laisse tomber en arrière, son long cou serpentant dans le vent. Son corps tombe comme une masse vers le sol. Je souris brièvement, satisfaite, en le voyant dégringoler. Au dernier moment, il ouvre ses ailes et se met à planer. Sa silhouette disparaît derrière le pic.

Je me réinstalle confortablement sur ma selle. Les attaches me rentrent dans le bide mais la douleur est secondaire.

« Allez Zik, on va le rejoindre.
— Il a vraiment cru me croquer la queue, n’est-ce pas ? »

Sa lourde voix est comme un tremblement de terre dans ma tête. J’ai mis longtemps à m’habituer à la place qu’il prend dans mon esprit. Zikomo abaisse son aile droite, son corps prend un virage serré. Il bat lentement des ailes pour nous rapprocher de la montagne.

« Je crois que cette fois il y a vraiment cru, oui, dis-je, amusée. Son ego va en prendre un coup.
— Depuis le temps que nous attendons ça. »

Les montagnes nous entourent bientôt, leurs hauts pics comme autant de menaces silencieuses. À cette hauteur, il n’y a que de la roche nue ou couverte de neige et de glace, aucun arbre. Zikomo slalome paresseusement entre les sommets et plane au-dessus d’un col pour retrouver une altitude plus raisonnable. Ce n’est que lorsque la pression quitte enfin mes poumons que je prends conscience d’à quel point il était difficile pour moi de respirer depuis de longues minutes. La roche et la glace laissent place à des pins et des conifères. La couverture blanche devient verte. L’odeur de la nature s’invite dans mes narines quand Zikomo frôle les plus hauts arbres.

D’un puissant coup d’ailes, il nous fait contourner une imposante montagne qui s’élève au milieu de la forêt. Son ombre nous avale, me faisant frissonner. Puis nous passons de l’autre côté. La lumière du soleil me fait plisser les yeux. Zikomo ralentit son vol. Là, au-delà d’une plaine, adossée contre le ventre d’une vertigineuse falaise se trouve une majestueuse tour aux reliefs dorés. Huk’Taklam, l’Infranchissable. L’unique passage vers les terres intérieures du pays. Et unique passage également vers l’extérieur, sauf pour les rares chanceux qui se sont liés à un dragon et qui peuvent franchir la chaîne de montagnes par les airs.

L’imposant dragon noir est posé au sommet de la tour, sur une plateforme destinée à cet effet. Zikomo plane dans sa direction. Au sol, sur la lande qui sépare la forêt de la falaise et du pied de la tour, de minuscules silhouettes lèvent la tête vers nous lorsque son ombre les écrase. Amusé, Zikomo tend son long cou et pousse un rugissement qui se répercute sur la paroi de la montagne. Corv y répond par un cri guttural qui fait s’accroupir de peur les fourmis au sol. Un rictus moqueur apparait sur mes lèvres quand je tire sur le tissu qui protégeait mon visage pour dévoiler mes traits. S’ils connaissent la profonde gentillesse de Zik, ces humains connaissent tout autant l'irascibilité de la monstruosité noire et ont appris à leur dépend à la craindre.

Le sommet de la tour se rapproche dangereusement. Je me dresse sur mes jambes pour préparer l'atterrissage. Je fouille la plateforme du regard jusqu’à apercevoir ce que j’y cherchais : sous l’aile large comme une tente de Corv, une étroite silhouette tout de cuir vêtue regarde vers moi. Son visage est camouflé derrière une visière qui protège ses fragiles yeux du soleil. Je lui offre mon rictus avant que Zikomo ne mette fin à notre échange de regard en atterrissant sur la plateforme.

Le choc manque de m’éjecter de ma selle. Il court sur la plateforme pour ralentir sa course. Ses immenses ailes bleues s’étirent autour de moi. Il s’arrête enfin. Le vent cesse de souffler à mes oreilles, j’entends de nouveau les bruits de la vie. Je pousse un soupir en laissant tomber mes fesses sur la selle.

« Pffff. Balourd, marmonné-je en détachant mes attaches de sécurité.
— Je n’aime guère vos étroites et ridicules petites plateformes, réplique Zikomo en repliant les ailes.
— Je sais, je sais… »

Je fais passer ma jambe droite par-dessus son cou. Je prends appui sur l’une de ses écailles, une main posée sur son corps brûlant, puis je saute en avant. J’atterris sur sa patte, positionnée à cet effet. De là, je saute facilement les trois mètres restants qui me séparent du sol. J’atterris accroupie au sol. Quand je me redresse, je remarque que mes muscles tremblent. Le vol a été long, cette fois-ci. Agacée par la trahison de mes muscles, je donne plusieurs tapes dedans pour les détendre.

« Mal aux cuisses, ma chère amie ? »

La silhouette tout de noir vêtue s’approche de moi. Je lui jette à peine un regard quand elle se plante à mes côtés. J’enroule mon dos pour m’étirer, mes bras pendent dans le vide. Je les étire jusqu’à réussir à toucher mes pieds sans fléchir les jambes. Puis je me redresse lentement et pose enfin le regard sur le visage masqué qui me fait face. J’entends son rire même sans voir ses traits.

« Frustrée de ne pas avoir réussi à m’attraper ? répliqué-je d’une voix froide. Dur à avaler, vu la taille de ton irascible compagnon. »

Seul le silence me répond. Je garde les yeux fixés sur la visière qui me cache les yeux qui me regardent. Je déteste ce casque, je déteste ne pas voir son visage, je déteste ne pas savoir où regarder. Comme si elle m’avait entendu, Alice passe la main sous son casque et l’ôte avec une aisance familière. Sa lourde chevelure blanche libérée de son carcan coule sur ses épaules et dégouline dans son dos, contraste saisissant avec sa tenue de vol noire et la couleur tout aussi profonde de son dragon. Ses traits bien dessinés montrent une insolence poliment arrogante comme elle seule peut en avoir. Elle enfonce ses yeux clairs comme la lune dans les miens, non sans dresser effrontément le menton.

« Corvenin aurait pu vous avoir, si je l’avais décidé. Seule mon amitié pour toi vous a sauvé. Tu devrais faire montre de plus de reconnaissance, Aelle.
— Bien sûr, j’y penserai quand j’aurai un peu de temps à perdre. »

Pendant un instant, aucune de nous n’affiche la moindre expression. Puis presque au même moment, nos lèvres s’étirent dans un sourire semblable : l’un de ceux qui ne se devinent presque pas, qui plissent tout juste les yeux. Cela fait deux semaines que nous volons ensemble et autant de temps que nous nous affrontons dans des combats aériens. Nous aimons autant l’une que l’autre confronter nos talents et voir que l’autre est à la hauteur de notre puissance et notre aisance au vol.

Sans commenter ce qui vient de se passer, nous nous tournons vers l’horizon bouché par les montagnes sur laquelle la tour donne. Des masures du vieux village montent des colonnes de fumée : l’hiver arrive. C’est la meilleure période pour quitter le pays. Il n’a guère été difficile de nous motiver à préparer ce voyage vers l’inconnu. Alice et moi avons toujours été intriguées par les secrets de la vieille magie d’Ansgath. Nous ne reviendrons pas chez nous avant de nombreux mois et aucune de nous en éprouve le moindre remord.

Des grognements nous parviennent du bout du parapet : Corvenin et Zikomo analysent leur vol dans leur propre langue. Ils ont mis du temps à s'apprivoiser mais ils ont réussi. Tout le monde aime Zikomo. Quant à Corvenin… C’est une autre histoire.

« Curieux que tu te sois liée à une telle créature avec ton vertige. »

Alice m’épingle d’un regard colérique — deux lunes en fusion auxquelles je réponds par la froideur de mon visage.

« Les Sangblanc ne sont pas voués à rester au sol mais à dominer le ciel, Aelle. »

Je la regarde fixement puis au bout d’un moment qui semble interminable, mes lèvres s’étirent très brièvement vers le haut.

« Et Aelle Bristyle à dominer tout le reste : quelle belle équipe nous formons ! » répliqué-je avec arrogance.

Une équipe contre laquelle, bien souvent, personne ne peut rien.


@Alice Sangblanc, j’ai choisi l’un des très nombreux univers dans lequel elles sont au moins amies. Je t’épargne l’Univers n°136.59 dans lequel elles sont deux reines de deux reinaumes opposés qui se déchirent dans une impitoyable guerre depuis trente ans : il y avait trop de sang.

S’il existait dix univers différents…
TW : violence, description de contenu graphique, mort


Terre-96283


Je baisse les yeux sur l’écran géant qui habille le bâtiment qui me fait face. Une pub clignote de bleu et de vert. Le slogan publicitaire — SHAMPOING POUR CHEVEUX BRILLANTS — ne cesse d’apparaître et de disparaître, resplendissant comme un phare dans la nuit. Je compte trois secondes dans ma tête en recrachant la fumée de ma cigarette devant moi. Je cligne des yeux quand le vent froid des hauteurs la ramène vers moi. Un. Deux. Trois. L’image disparaît, remplacée par une nouvelle pub, celle que j’attendais. Une silhouette occupe l’espace central de l’écran : masquée de la tête au pied, son costume semble être fait de pierre, il couvre de façon compacte ses quatre membres, son buste et son visage. On n’aperçoit que deux trous béants pour ses yeux. Elle a les mains écartées dans une position menaçante. Au-dessus de la silhouette, un texte bref mais percutant : ENNEMI PUBLIC NUMÉRO 1. En-dessous, dans un bandeau jaune qui attire l’œil un texte défile en grosses lettres :


« Londres se dresse contre Lithia ! Personne ne tue nos concitoyens sans en payer les conséquences. Récompense offerte pour tout renseignement pertinent donné pour aider la police londonienne à mettre la main sur ce criminel.
Recherché mort ou vif ! »


Je ne quitte pas la publicité des yeux. De cette hauteur, j’ai une vue de premier choix sur l'image qui illumine le carrefour de Piccadily Circus et je peux profiter tranquillement de l’illustration qui n’est pas une photographie réelle mais seulement une reproduction informatique. Je fais régulièrement du clocher de Saint James un point de rendez-vous. Il y a d’ici une vue circulaire sur Londres et j’aime voir quelles idioties les têtes pensantes de la ville ont encore inventé et lesquelles elles décident de montrer à la vue du peuple. Ce dernier est actuellement représenté par une masse compacte qui grouille sous l’écran géant incurvé. C’est l’un des repaires préférés des touristes, après tout. Peu importe l’heure du jour ou de la nuit, il y a toujours quelqu’un ici. De nombreux policiers, également.

C’est pour ça que cette publicité prend toute la place sur l’écran : Lithia a fait ce qu’ils appellent un attentat ici la semaine dernière. La police était visée. Il y a eu quelques dommages collatéraux, dirons-nous. Londres est en deuil. Ils n’ont toujours pas réussi à enlever l’énorme rocher que Lithia a fait apparaître au milieu de la route, ni à récupérer le policier encore enfermé dedans. Dommage.

J’entends soudainement un sifflement au-dessus de ma tête. Je regarde vers les nuages : rien. Mais l’instant suivant, une ombre se matérialise à côté de moi, faisant grincer les ardoises qui recouvrent le toit du clocher. Un sourire inquiétant apparaît dans l’ombre, puis deux yeux mordorés qui clignotent sans exprimer la moindre expression. Le temps se suspend, les secondes s’écoulent sans que l’ombre bouge ou que le sourire diminue. Agacée, je donne un coup de coude à la forme qui avale la lumière. Oui, un coup de coude. L’ombre couine de douleur.

« T’es saoulant, » grogné-je avec un regard noir, sans guère élever la voix.

L’ombre s’évapore petit à petit, comme aspirée vers le ciel. Elle dévoile un garçon qui se tient au toit qui est presque à la verticale sans la moindre aide, contrairement à moi qui ai les hanches bloquées pour ne pas tomber. Accroupi comme ça, on dirait notre bonne vieille fichue araignée New Yorkaise et il le sait très bien. Il a le sourire d’un petit garçon et les yeux d’un vieillard. Depuis que je le connais, il persiste à teindre son imposante masse de cheveux en bleu. Cela lui donne un air encore plus juvénile. Un rire enfantin lui échappe. Il secoue la tête, ses mèches volent autour de son visage rieur. Ne vous fiez pas à son apparence : Zikomo est vieux d’un bon siècle et aussi retors qu’une ombre dans une ruelle malfamée. Parfois, je me dis que si les ombres ne l’avaient pas pris, il aurait fait un drôle de petit garçon joyeux. Ce qu’il n’est plus depuis très, très longtemps.

« Tu t’es amusée sans moi la semaine dernière, remarque-t-il en désignant d’un geste de la tête Piccadily Circus et sa drôle de masse rocheuse au milieu de la route.
— Je n’ai pas pu résister, l’affaire Buck Street m’a mise en colère.
— Tu es toujours en colère, Lithia. »

Je claque la langue, agacée. Il retrousse les lèvres dans un sourire vulpin. Sous l’éclat de la lune, ses dents semblent aussi tranchantes que des crocs. Mais la seule chose que Zikomo déchiquette, ce sont les wings de poulet qu’il mange comme des chips.

« Ne m’appelle pas comme ça, sifflé-je.
— Tu es toujours en colère, Aelle, rectifie Zikomo dans un rire.
— Ce surnom est idiot, » murmuré-je en laissant tomber ma tête contre les ardoises.

D’un geste habile du doigt, je me débarrasse de mon mégot. Il tombe, tombe… Et se perd dans la ville. Je le regarde disparaître sans remords. Avant, il ne me serait pas venu à l’esprit de faire ça. La planète, l’écologie, tout ça. Ça comptait. C’était avant. Maintenant, il n’y a plus grand chose d’autre qui compte que ma vengeance.

« Si les humains nomment les choses, reprend Zikomo, c’est pour deux raisons. Soit parce qu’ils les aiment, soit parce qu’ils les détestent. Réjouis-toi, Aelle. Ils te haïssent.
— Pas autant que moi je les hais, soufflé-je au ciel avant de tourner mon regard noir vers lui : Quand vas-tu te décider à me faire ton rapport ?
— Je n’ai rien à rapporter. Il n’a pas bougé de chez lui.
— Et elle ?
— Elle côtoie les nuages à l’heure qu’il est, vu ce qu’elle a pris. Quand est-ce que tu vas enfin t’occuper d’elle ?
— Ce ne serait pas marrant si tout se terminait trop vite, répliqué-je.
— C’est ton problème : la souffrance te plait trop.
— Et toi pas assez. Ne m’entrave pas, cette fois-ci. »

Nos regards se percutent. L’étrange et dérangeant doré de ses pupilles a perdu son éclat amusé. Zikomo se souvient dans sa chair de l’unique fois où il a essayé de m’arrêter. C’est également ce jour-là qu’il a pris la meilleure décision de ma vie : celle de rester avec moi, même s’il désapprouvait. Parfois, il arrive à retenir mes coups. Pas la semaine dernière.

« Je ne le ferai pas, » murmure-t-il.

Il penche la tête vers le vide qui s’étire devant nous. Ses cheveux bleus retombent autour de son visage pâle. L’ombre commence peu à peu à recouvrir son corps, elle avale ses baskets, le large pull qu’il porte et commence à grignoter ses mèches que je sais être douces.

« Allons nous promener dans la forêt, demain, propose-t-il alors, d’une voix de plus en plus désincarnée.
— Où ?
— Tu sais bien. »

Il tourne la tête vers moi. L’ombre prend ses cheveux, son menton, cache ses fines lèvres roses, son nez allongé. Bientôt, elle ne laisse plus que ses yeux qui brille dans l’obscurité, deux yeux dorés que je connais par cœur depuis huit ans. Il attend ma réponse. Je hoche la tête. Il disparaît dans la seconde. Un sifflement m’indique son déplacement. Lorsque je cligne des yeux, il ne reste plus rien de l’ombre qui me tenait compagnie. Je suis seule au sommet du clocher de Saint James. Sur l’écran publicitaire, la pub me dénonçant comme l’ennemie numéro une clignote encore.

Lentement, mes yeux tombent vers le sol. Le vent fait battre mes cheveux dans l’air. Au loin, la sirène d’un camion de pompier retentit. L’étroite ruelle derrière la cathédrale Saint James est à peine discernable, cachée par les ombres que font peser sur elles les grands bâtiments qui la cernent. D'une impulsion mentale, j'ordonne à la pierre qui me maintenait contre le toit de se désintégrer : de petits cailloux rebondissent sur la toitures, certains cognent contre les vitraux de la cathédrale. Le sol m'attire inexorablement. Je me penche en avant. Sans plus rien pour le retenir, mon corps est appelé par le vide. Je tombe comme une masse le long du vieux bâtiment, le corps malmené par le vent qui le secoue et qui rugit à mes oreilles. Je me retourne pour faire face au ciel. Ce serait si simple de simplement tomber et de laisser mon corps percuter le sol. Si simple.

Avant que j’atteigne le sol, une langue de terre s’extrait du béton défoncé et monte à vive allure jusqu’à moi. Elle me cueille tendrement dans ses bras de pierre et me ramène vers le sol, en sécurité. Là, elle repart à la terre et moi, je m’éloigne à grands pas dans la ruelle.

Avant d’atteindre le boulevard, je cache mon visage sous ma capuche. On ne sait jamais. Il est tard mais ça circule encore : des voitures filent, leurs phares allumés m’éblouissent. Je me fonds dans les ombres des bâtiments, insensible au bruit qui court autour de moi. Mon chemin croise celui d’un grand nombre de passants, beaucoup étant des fêtards que l’idée d’une terroriste se baladant en ville ne terrorise pas. Peut-être sont-ils seulement rassurés par la silhouette réconfortante de leur héros qui tisse ses toiles au-dessus de leur tête. Beaucoup de londoniens sont flattés que Spiderman ait traversé l’océan Atlantique pour venir les protéger. Ils se réjouissent d’être dignes d’être sauvés et se plaignent quand Lithia les enferme dans une gangue de pierre ou que l’un de ses projectiles perdus les perfore de part en part. Allez comprendre la logique. Je vous ai amené Spiderman ! Et vous osez me haïr…

Je m’enfonce dans les rues tortueuses de Londres. Les boulevards sont remplacés par des ruelles plus sombres, les rues se vident de leurs nocturnes occupants. Le silence remplace le bruit incessant des moteurs. Encore quelques rues et je serai chez moi. Seul le bruit de mes pas m'accompagne mais tout à coup, un cri résonne dans la nuit. Surprise, je me tourne pour observer la rue qui s’étire derrière moi. Personne. Seulement les lampadaires à la lueur jaunâtre, les hautes façades crevées ci-et-là d’une fenêtre allumée et les poubelles qui occupent toute la place sur le trottoir. Je renifle dans l’air frais de février et je poursuis mon chemin en remontant la fermeture éclair de ma veste jusqu’à mon menton.

J’allais tourner après le Sainsbury’s au rideau de fer descendu et aux étals rentrés mais un nouveau cri résonne dans la nuit. Je m’immobile sous l’ombre de la tonnelle du magasin. J’ai suffisamment côtoyé la souffrance pour deviner celle qui s’entend dans ce cri. Spiderman viendra, songé-je avec ironie en reprenant mon chemin. Mais un bruit de lutte m’arrête de nouveau derrière moi. Un grand bong ! retentit. Juste derrière moi, un gringalet déboule tout à coup d’une ruelle adjacente, ses vêtements déchirés, le visage figé dans une grimace d’effroi. Sa main s’élance en avant dans l’espoir d’accrocher quelque chose, n’importe quoi. Un homme apparaît derrière lui et lui passe le bras autour du cou. Étranglé, le premier ne peut plus rien faire. L’homme le ramène dans la ruelle, son autre main plaquée sur sa bouche pour le faire taire. Ils disparaissent tous les deux dans l'ombre. Tout cela s’est déroulé en quelques secondes à peine.

Je prends conscience de mon cœur qui frappe contre ma cage thoracique. Je baisse les yeux : déjà mes mains se sont mises en position.

« Et merde… »

J’écarte les doigts en m’élançant en avant. La terre me répond. Elle déchire l’asphalte pour s’extraire de cette prison qui l’étouffe. La terre devient pierre et remonte jusqu’à mes doigts, elle coule sur mes pieds, mes tibias, mes cuisses, escalade mes bras, mes épaules, mon buste, jusqu’à recouvrir mon visage, sans que je me sois arrêtée. Mon corps entier est recouvert de pierre. Mes pas auparavant discrets résonnent contre le sol quand je me mets à courir. Bam ! Bam ! Bam ! Je laisse derrière moi des fissures dans le béton.

Je rejoins la ruelle dans laquelle les bruits de lutte se sont transformés en gémissements de douleur. Ils sont quatre autour d’une forme recroquevillée sur le sol. Ils sont quatre et armés de barred de fer, de batted et de leurs pieds. Ils s’abattent sur leur victime sans conscience de ce qui les entoure. Un rire gras résonne dans la ruelle.

« Ramasse-le, Danny ! Allez relève-le, qu’on lui fasse payer son… »

Je lève le bras. Un morceau de mon armure se détache, dévoilant mes doigts, et fuse jusqu’à l’homme qui a parlé. Le caillou aiguisé comme une lame le percute à la tête. Il pousse un hurlement déchirant. Une gerbe de sang éclabousse le visage effaré de ses comparses quand le caillou pénètre dans sa tempe et ressort par son œil. L’homme s’effondre, désormais silencieux.

« Qu’est-ce que… »

Livide, ledit Danny se tourne vers moi, les lèvres tremblantes de peur — ou du plaisir qu’il prenait à frapper l’homme recroquevillé au sol, je ne sais pas.

« C’est Li…, balbutie-t-il, c’est Lith… »

J’élance mon bras en avant. Les deux autres hommes ont à peine le temps de lever leur arme dans ma direction : le sol s’ouvre sous Danny et la pierre remonte jusqu’à son buste, déchirant tout ce qu’elle peut sur son chemin. Du sang coule sur la pierre que j’ai rendu plus aiguisée qu’une lame. Ses hurlements résonnent dans la nuit alors j’écarte les doigts, j’ordonne à la pierre de rentrer dans la bouche de Danny, d’étouffer ses cris et ses gémissements. Je la sens qui remplit son estomac, qui déchire les muqueuses, qui s’infiltre dans ses organes. Bientôt, Danny ne fait plus aucun bruit.

J’étais tellement concentrée sur la sensation de la pierre que je n’ai pas fait attention aux deux autres. Le premier coup me surprend ; la barre de fer rebondit contre ma tête empierrée. Le bong ! assourdissant résonne dans mes oreilles. Je grogne de douleur. Je balance mon poing en avant. L’homme qui m’a attaqué l’évite habilement, frappe un grand coup de barre dans mon bras. Je ne sens rien. Un rire m’échappe et s’élève dans la ruelle. Je croise le regard effaré de l’homme. Une seconde plus tard, ma main de pierre se verrouille sous sa gorge. Je serre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à serrer. Son corps tombe par terre.

Une ombre attire mon regard sur la gauche. Le quatrième homme. Il pose sur moi un regard haineux. Et au passage, il braque dans ma direction un pistolet qu’il tient d’une main tremblante.

« Tu ferais mieux de ne pas faire ça, » craché-je, la voix déformée par mon masque de pierre.

Le coup part. Le bruit sec retentit dans la nuit. La balle ricoche sur mon épaule, elle abîme la pierre, dévoile une partie de mon corps. L’impact me fait tituber en arrière, la douleur qui se répercute dans mon bras m’arrache un halètement de douleur. L’homme ajuste sa visée. Je ne perds pas une seconde, je m’élance en avant. La balle passe par-dessus ma tête. Je percute de toutes mes forces le corps nerveux de l’homme. Je l’écrase contre le mur. Il se débat. Je ne donne qu’un coup de poing. Un seul coup de poing de la force d’un rocher jeté du haut d’un bâtiment. Son crâne s’éclate contre le mur en brique. Le corps retombe contre moi, désarticulé.

Ma propre respiration rugit à mes oreilles. Je reste immobile un instant, le corps tendu, le cœur battant à toute allure au fond de moi. Autour de moi, quatre hommes à terre. Seulement un seul gémit encore en se tordant au sol. J’ai du mal à y voir à travers le voile obscur de mon envie de les—

« Ttttu n’aurais pas dû… »

La voix m’arrache au gouffre de mes envies. Je me retourne dans un sursaut, les doigts écartés, la pierre déjà prête à être projetée. Mon cœur sombre tout au fond de mon ventre. Cette voix, ce n’est pas possible... C’est impossible…

L’homme qui essayait de fuir s’est relevé. Appuyé contre le mur, il respire difficilement. Je le reconnais au premier coup d’œil alors qu’il ne m’inspirait aucun souvenir tout à l’heure. Mais maintenant… Ses mèches châtains retombent sur son visage tuméfié, du sang coule sur son visage. Pourtant, il arrive à relever la tête pour me regarder. Ses deux billes bleus brillent au milieu de son visage abîmé. Il me regarde mais ne peut pas savoir qui je suis. Son visage me déchire violemment le cœur.

« Ils sssont… Sont mmm… » Il bute sur les mots comme dans mes souvenirs. Un bref sourire passe sur ses lèvres. Il ferme les yeux avec douleur. « Nnnnon, ne dddis rien… »

Je reste immobile dans mon armure de pierre, horrifiée par le choc qui me fige sur place. Comment est-il possible que je me sois retrouvée pile poil au moment où il avait besoin de quelqu’un ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit moi et pas cet idiot de Spiderman ? Pourquoi Gabryel est-il là ce soir ? Le simple souvenir de son prénom éveille en moi une douleur que je pensais endormie à jamais. Cela fait bien un an que nous ne nous sommes pas vus. Que je n’ai pas répondu à ses incessants appels. Il n’était juste pas compatible avec la mission que je me suis donnée, pas compatible avec moi, c’est tout, pas compatible, pas…

Gabryel gémit et se tourne difficilement pour me faire face. Il s’adosse au mur, un bras enroulé autour de son ventre. Son regard ne se détourne pas. J’ai l’impression qu’il voit au-delà de l’armure de pierre qui cache mon corps et les traits de mon visage. Mon cœur bat si fort qu’il remonte dans ma gorge. Je m’éloigne d’un pas puis d’un second. Je ne compte pas rester ici.

« Tu as la voix d’une femme que jjj’aime énormément. »

Je m’arrête. Un sourire apparaît sur ses lèvres abîmées. Cette grimace paraît lui faire mal. Le sang se met à couler de son arcade sourcilière.

« Elle aussi sssavait mmmanipuler la pierre, » avoue-t-il d’une voix qui me glace.

Le vent soulève une mèche de ses cheveux et dévoile une estafilade énorme qui part de son front et court sur son crâne.

« Elle savait faire des ccchoses étonnantes, ajoute-t-il d’une voix plus basse. Et elle était magnifique. »

Ses yeux bleus remontent jusqu’aux miens qu’il ne peut pas voir. Son regard me rappelle des dizaines de souvenirs, de moments, d’émotions. Dans mon ventre s’éveille une chaleur que je pensais morte. Gabryel prend une inspiration laborieuse et difficile avant de prononcer ces paroles qu’il aurait dû taire.

« Merci, Aelle. »

Quelque chose se brise en moi. La peur glisse insidieusement ses tentacules le long de mon dos. Je lève subitement le bras, les doigts écartés comme si j’allais étrangler Gabryel. La pierre se détache de ma main et vole jusqu’à lui. Elle le percute violemment, le plaquant contre le mur, saisit au niveau du cou. Gabryel pousse un râle de douleur, ses doigts viennent griffer la pierre dans l’espoir de se libérer.

Pendant plusieurs secondes, je ne fais rien. La respiration erratique, mes doigts se resserrent. Il ne suffirait pas de grand chose… Il connaît mon nom, il sait qui se cache sous le masque de Lithia. Il est dangereux. Il est dangereux pour moi, pour Zikomo, pour ma vengeance. Gabryel gigote, son visage se vide de toute couleur. Il manque d’air. Il ne suffirait pas de grand chose… Pour ma sécurité, celle de ma vie… Ce serait le plus raisonnable : continuer ce que j’ai commencé. Pourtant, sur une impulsion soudaine je le libère. La pierre revient à moi. Gabryel s’effondre contre le mur en toussant. Il avale de grandes goulées d’air.

Quand il parvient à se redresser, ce n’est pas un regard meurtrier qui me pourfend, mais deux billes reconnaissantes qui envoient valdinguer mon cœur.

« Jjjje sais qqqqque tu n’es pas aussi mmmméchante qu’on veut nous le fffaire cccroire, bégaie difficilement Gabryel en se massant le cou.
— Tu ne sais rien, » craché-je dans sa direction.

Je ne peux pas le laisser parler de nouveau. Je ne peux pas le laisser confirmer mon identité. Je ne peux juste pas continuer de le regarder en face. La terre s’amoncelle au niveau de mes jambes. Je garde les mains les longs du corps et lève le visage vers le ciel.

« Attends ! s’écrit Gabryel qui a compris ce que j’allais faire. Je t’atttendr… »

Le vent avale la suite de ses paroles quand je m’élève rapidement vers le ciel, portée par une puissante langue de terre. Je monte à vive allure, si vite que j’en ai le vertige. Je me fiche de tout cela. Je veux juste fuir. Le plus possible. Et ne plus jamais me rappeler que j’ai un cœur et que Gabryel Fleurdelys est l’un de ceux qui en ont encore la clé.


@Gabryel Fleurdelys, c'est la surprise surprenante dont je t'ai parlé. Je suis persuadée que même dans un univers dans lequel l'ombre a gagné, Gabryel saurait voir la beauté en Aelle.