Libre Galway L'odeur des cartons à déballer

Son non l'avait fait rire. Un rire impossible à rattraper en chemin tant il était inattendu. Certes, le libraire avait envisagé la possibilité qu'elle en arrive à cette conclusion, mais l'entendre avait fini de convaincre Niall sur le fait qu'il appréciait le franc parler de cette jeune sorcière.

Acceptant le destin de ce fameux livre, il écouta la suite, puisque, après tout, c'était ce qui accaparait toute son attention, et prit soin de noter mentalement tous les points sur lesquels il comptait bien rebondir. Il semblait que le débat se déplaçait sur autre chose d'intéressant : le libre arbitre. Clé qui, de ce qu'il entendait, paraissait être important pour elle. Il commençait alors à s'interroger sur la profession qu'elle exerçait. Un lieu où elle pourrait garder le contrôle sur les choses peut-être ? Alors lorsqu'elle mentionna qu'elle venait d'inventer un sort, l'Irlandais n'en fut que plus curieux. Il avait eu, pour la première fois, envie de l'interrompre, mais s'était retenu pour la laisser terminer. Et des choses, elle en avait à dire ! N'en déplaise à cet homme entraîné aux discussions et aux nombreux sujets de débat. Si ses parents l'avaient poussé à toujours mettre en avant ses arguments à lui, usant de force linguistique et pirouettes manipulatrices, ce n'était clairement pas avec ces armes qu'il souhaitait faire la guerre.

Il prit une certaine inspiration, hochant la tête pour accuser réception de ses idées, et entreprit de démêler les quelques points qu'il avait trouvés inexactes.

– Vous décrivez toutes les raisons pour lesquelles vous êtes ici, comme si elles excluaient le destin. Pour moi, et cela ne va peut-être pas vous plaire, elles pourraient tout aussi bien en être les instruments. Oui, vous avez eu la curiosité de prendre ce livre quand vous auriez pu ne pas l'avoir, vous auriez pu arriver dix minutes plus tôt quand vous auriez pu arriver dix minutes plus tard, vous aviez le choix à chaque instant. Mais depuis quand le destin exige-t-il que nous n'en ayonss aucun ?

Il lui sourit, sortit doucement sa baguette en simple réponse à ses pensées qui lui traversaient l'esprit et la fixa tout en répondant.

– Vous mentionnez le fait que vous ayez créé un sort, et je serais très curieux de le connaître si c'est quelque chose que vous êtes en droit de partager, ajouta-t-il en relevant la tête avant de revenir à son catalyseur. Et bien dans un sort, vous ne forcez pas chaque particule de magie à prendre le chemin que vous avez décidé. Vous lui donnez une intention, une direction pour vous la laissez agir. Vous pourriez dire que la magie n'a fait que suivre la logique que vous lui avez imposée. Pourtant, vous savez mieux que personne qu'entre le geste et le résultat, il existe tout un tas de choses que vous ne contrôlez pas. Alors peut-être que le destin fonctionne de la même manière. Peut-être qu'il ne vous a pas ordonné de prendre ce livre. Peut-être qu'il n'a pas eu besoin de le faire, qu'il a simplement placé devant vous suffisamment de chemins pour que, parmi tous ceux que vous pouviez emprunter, celui-ci soit finalement ccelui que vous avez choisi. Lorsque vous dites que si vous aviez été là dix minutes plus tôt, rien de tout ce ne serait arrivé - d'ailleurs, en effet, je ne suis pas quelqu'un de véhément, je vous remercie de le noter, s'autorisa-t-il à confirmer en plaisantant, mais vous raisonnez sur ce qui aurait pu arriver comme si cela prouvait ce qui devait arriver. Pour moi, ce n'est pas la même chose. Et puis vous dites que votre caractère et le mien nous ont menés ici, donc vous acceptez que l'idée qu'un enchainement de causes a rendu cette rencontre possible ?

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#plusdecervo.
On n'est pas à l'abri d'une incohérence dans ma logique..

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
Il a une façon de réfléchir intéressante, même si son opinion est totalement opposée à la mienne. Surtout, ce n'est pas un homme à se laisser intimider par un avis contraire au sien, au contraire même, j'ai bien l'impression que ça lui plait que je ne pense pas comme lui. On ne peut pas dire qu'il ait du mal à parler, celui-ci. Il s'exprime avec aisance. Peut-être une conséquence de son métier ? Mon père aussi s'exprime avec facilité, même si pour le coup lui respecte bien trop l'avis des autres pour se lancer dans un débat qui risque de faire douter les gens. Ce libraire ne se soucie pas de ce genre de choses. J'apprécie.

Je hoche vaguement la tête pour la question du sortilège : je n'ai aucune réticence à le partager si cela l'intéresse, d'autant que mon année est terminée, maintenant, que je suis diplômée. La seule raison pour laquelle je resterai discrète sur les détails de ce sortilège sera que je compte bien me servir de ma place chez Greyhaven & Valemont Research pour faire de ce sortilège l'objet de mon premier article publié.

Les rires de l'homme, parfois inspirés par ses propres blagues ou par l'intensité de son discours, sont soigneusement observés mais ne se voient recevoir aucune réponse. Je suis bien trop concentrée sur ce qu'il dit et sur la réflexion qui m'amène à avoir pour perdre mon temps en rires inutiles.

Comme lui, je réponds dans la foulée, inspirée par sa dernière question et surtout, motivée par les froncements de sourcils induits par quelques uns de ses arguments qui ne font absolument pas mouche — sauf pour éveiller en moi des contre-arguments.

« Evidemment qu'un enchainement de causes a rendu cette rencontre possible. J'ai accepté la proposition d'Oswald de venir ici, j'ai refusé de l'accompagner chez sa tante, j'ai décidé de m'arrêter devant ce carton... C'est un enchainement de causes, qui a rendu ça possible, expliqué-je en optant pour ce débit lent qui est toujours le mien quand je parle de quelque chose qui m'intéresse à quelqu'un que je ne méprise pas. S'il y avait eu un orage au moment précis où je passais devant votre boutique, vous auriez sans doute décidé de rentrer les cartons et je n'aurais jamais jeté le moindre coup d’œil à cette devanture. C'est un enchainement de causes, un autre mot pour parler du hasard en fait, qui créé cette situation. Rien à voir avec un destin qui écrit les choses en avance. Par contre, attention, continué-je en levant légèrement la main pour appuyer mon propos, je vous vois venir et je sais ce que vous allez dire : "et si ça aussi ce n'était que les instruments du destin ?". Pour quelqu'un qui croit au destin, effectivement, tout cela ne serait que ses outils. D'ailleurs, je ne comprends même pas votre théorie selon laquelle le destin n'impose pas, mais propose plutôt plusieurs choix de chemins à emprunter. Si croire au destin est un truc qui vous réconforte et vous rassure, pourquoi vous dire ça ? Vous perdez la possibilité de vous dire "mince, je n'aime pas du tout ce qui m'arrive mais c'est le destin qui l'a voulu". Croire qu'on nous propose plusieurs chemins, c'est prendre un risque de choisir le mauvais, donc autant ne pas croire au destin du tout. »

Un bref sourire sans joie étire mes lèvres, rapidement avalé par mes réflexions. Je ne peux même pas imaginer pourquoi on pourrait croire en une théorie aussi peu tangible. Je suis persuadée que les gens pensent que le destin existe seulement pour se rassurer et pour excuser leur vie pitoyable ou leurs mauvais choix. Dans ce cas, autant y croire à fond au lieu de se dire que le destin nous propose plusieurs chemins.

Je ne prends le temps qu'une rapide inspiration avant de poursuivre, car je viens de me souvenir de quelque chose qu'il a dit tout à l'heure et qui me fait réfléchir.

« Et puisque je vous donne mon avis : le destin n'ôte-t-il pas par définition tout choix ? Le destin serait une chose écrite, les choses arrivent car elles sont censées arriver, et il est de notoriété publique que "on ne peut pas aller contre son destin", dis-je en appuyant mon propos en mimant les guillemets. Il n'y a aucune place pour le choix là-dedans et c'est la raison pour laquelle je ne crois pas au destin. »

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Tout était matière à réflexion dans le discours de la jeune femme, et Niall réfléchissait. A ce stade, il commençait à remarquer que ses compétences philosophiques allaient bientôt s'épuiser. Par curiosité, il la laisserait bien parler encore quelques heures, mais si c'était pour ne plus pouvoir la suivre, c'eut été dommage. Alors il la laissa tout de même terminer, renchérir même et tenta de trouver un chemin raisonnablement acceptable pour offrir une dernière réponse et abdiquer. Pas qu'elle avait raison, mais qu'elle n'était clairement pas le genre de sorcière à changer d'avis.

– Je commence à croire que vous prêtez des intentions bien plus humaines à ce destin que je ne le fais moi-même, rit-il. Je n'ai pas besoin d'un quelconque réconfort. D'ailleurs, je ne crois pas au destin parce que j'aurais besoin qu'il me promette une fin heureuse.

Le libraire se leva de son carton et pencha la tête avec curiosité vers un autre.

– Je ne crois pas, mais je vais tout de même regarder..., fit-il presque plus à lui-même qu'à la sorcière, avant de fouiller rapidement dans une autre pile de livres. Hmm.. Non, je n'ai que très peu d'ouvrages qui m'aideraient à poursuivre la défense de mon opinion. Alors il se retourna vers celle qui devait être en train de l'observer, et tout sourire, il ajouta : pour moi, il y a une confusion entre la liberté de prendre une décision et la certitude que cette décision ne pouvait avoir aucune place dans un dessein plus grand. Mais soit, haussa-t-il les épaules en rendant les armes, peut-être que je n'ai pas été assez assidu au club de débats de Magifac pour vous présenter d'une meilleure manière mes arguments. Toutefois, je dois reconnaître votre ténacité à éloigner l'idée du destin de vos pensées.

Il croisa ses bras sans quitter son sourire et visa du menton le livre qui avait ouvert le débat.

– Je ne l'ai pas lu, mais je pense pouvoir vous certifier que vous en serez épargnée en le lisant. Mais si vous repassez, à l'occasion, avec ou sans dessein, je serai ravi d'avoir votre avis. Puis il s'avança en lui tendant sa main. Niall O'Barden, enchanté. Vraiment.

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Le destin ne le réconforte pas ? J'accueille ses mots avec mes sourcils froncés. Mais alors dans ce cas, pourquoi y croire ? J'aurais bien aimé comprendre pourquoi, trouver la logique là-dedans, comprendre pourquoi il croit au destin s'il n'y trouve aucun réconfort — peut-être y croit-il seulement comme une chose qui Est, sans doute possible, sans but aucun. J'aurais aimé qu'il m'explique mais il se détourne vers un carton. Je le suis du regard avant de m'intéresser au carton dans lequel il se met à fouiller. Ah ! il veut appuyer ses propos avec un bouquin. J'aime bien. Mais ça ne servira à rien. Déjà parce que lire un essai sur le destin serait la chose la plus ennuyante au monde et que je n'ai pas le temps pour ça et ensuite parce qu'aucun livre ne pourra me faire changer d'avis sur la question. Cela dit, je ne suis pas du genre à me couper de toute possibilité d'évolution de ma pensée et je reste curieuse de voir ce qu'il pourrait me dégoter, comme "source".

Aucun, apparemment. Il se retourne vers moi sans avoir trouvé de livre. Je croise les mains devant moi et accueille son regard dans le mien, attendant patiemment la suite. Et ses mots me font encore froncer les sourcils. Outre le fait que je me questionne sur ce qu'il a voulu dire par ma "ténacité à éloigner l'idée du destin de mes pensées" (croit-il que je suis dans le dénis ou quelque chose d'aussi idiot ?), c'est le fait qu'il coupe le débat qui me perturbe. Il ne le fait pas à cause d'un ego froissé. Il le fait parce qu'il reconnait ne pas avoir d'autres mots en tête pour me présenter d'une nouvelle façon ce qu'il a déjà dit. Ce que j'apprécie, dans un sens, parce que ce débat n'allait mener à rien. Et aussi car j'aime qu'il reconnaisse ne pas pouvoir aller plus loin dans ses argumentations. Je hoche la tête sèchement pour lui dire que j'accepte que ça s'arrête là.

Mes mains se resserrent autour du livre quand il le désigne du menton. J'ai bien compris qu'il venait de m'autoriser en l'emporter et qu'il me propose même de revenir en discuter. Quant à sa présentation... Il y a cette main qui me nargue. Ce serait étrange de ne pas la serrer, d''autant qu'il ne pas fait mauvaise impression. Je laisse quand même une seconde ou deux passer avant de prendre la décision de m'avancer d'un pas pour serrer sa main. Je le fais d'une poigne sûre, mais brève.

« Aelle Bristyle, lâché-je et, comme si ça n'avait pas la moindre importance, je poursuis aussitôt : Je n'essaie pas de m'empêcher de penser au destin, corrigé-je en l'observant avec attention, je me contente juste de ne pas y croire. »

De nouveau, mes yeux prennent le chemin du livre que j'ai pris dans le carton tout à l'heure. Je le retourne pour regarder sa couverture.

« Il est à combien ? »

L'idée de partir sans le payer n'est pas agréable parce que j'estime qu'après, je serai redevable. Ce ne serait pas la chose la plus désagréable au monde d'être redevable à cet homme mais le problème c'est qu'on ne sait jamais sur qui on tombe. Il a l'air gentil et intelligent, vu comme ça, mais il cache peut-être un esprit retors qui voudrait me soutirer des choses si j'ose croiser de nouveau son chemin.

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Niall ne s’était pas questionné sur ces quelques secondes d’hésitation de la sorcière. Il avait simplement patienté. L’idée même qu’on ne la lui serra pas en retour ne lui avait aucunement traversé l’esprit. Pas par arrogance qu’on la lui devait, mais tout simplement parce qu’il croyait qu’elle lui serait rendue. Il croyait en la main tendue de cette Aelle Bristyle dont son répondant le ferait certainement sourire encore quelques jours, entre deux cartons.

D’ailleurs, il ne put s’empêcher de rire en entendant la correction qu’elle ajouta.

— Bien sûr, pardon, vous vous contentez juste, répéta-t-il comme pour mieux intégrer son erreur.

Ses parents l’apprécieraient s’ils l’avaient en cours. Elle était le modèle parfait qu’ils avaient tenté de créer chez lui. Sérieuse, assurée, déterminée et sûrement très cultivée. Peut-être même un peu têtue, mais qui plairait sans nul doute.

— Oh s’il vous plait, laissez-moi vous l’offrir. Il avait bien envie d’ajouter que c’était là un cadeau du destin, mais il était persuadé qu’il lui donnerait là l’occasion parfaite de refuser. Et promis, il leva les mains en l’air, n’y voyez aucune attente de ma part ou subtile manière de vous faire croire en quoi que ce soit. Ce n’est qu’un livre trouvé au milieu d’autres, sans lien aucun avec l’univers.

Le sourire qu’il arborait n’était clairement pas présent pour se moquer de sa manière de penser, mais simplement pour souligner que l’échange l’avait amusé et même stimulé. En somme, tout ce qu’un ancien Serdaigle aimait vivre lors de nouvelles rencontres (ou peut-être n’était-ce que lui). Lorsqu’elle partirait, le libraire se laisserait évidemment aller aux rêveries d’espérer que le corpus l’atteigne d’une manière ou d’une autre, mais rien qui ne vaille la peine d’être exprimé à voix haute.

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Il veut me l'offrir. Mes yeux se plissent. Pourquoi est-ce qu'il veut me l'offrir ? Ses vagues tentatives de me rassurer font se dresser un sourcil sur mon front. À aucun moment j'ai pensé qu'un livre avec un tel titre pouvait m'inciter à changer d'avis à propos du destin. J'aurais été plus méfiante s'il avait voulu me faire lire ce fameux bouquin qu'il cherchait mais là encore je n'aurais pas forcément refusé de le faire. Je n'ai jamais eu du mal à prendre du recul et à remettre en question mes propres certitudes — quand elles concernent les choses de savoir. Mais qu'il cherche à me rassurer sur ça, ça montre qu'il croit vraiment que je m'inquiète qu'il puisse me harceler pour me faire changer d'avis.

« Je n'y vois aucune intention de ce genre quand vous voulez me donner un livre qui s'appelle Appréhender la magie dans un siècle où la technologie prend le pas sur la nature, répliqué-je avec un rictus légèrement moqueur. La technologie n'a rien à voir avec le destin, pas plus que la magie. »

Cette question étant réglée, reste l'autre question un peu plus épineuse. O'Barden fait peut-être preuve d'un esprit commercial en m'offrant ce livre : il se dit que ça me fidélisera, que la prochaine fois que je cherche un vieux bouquin — car on dirait vraiment qu'il n'y a que ça ici —, je viendrai directement chez lui au lieu d'aller chez son concurrent direct, à savoir Fleury & Bott. Evidemment, il ne peut pas savoir qu'il a un autre concurrent, le Dôme Libre, et que rien ne pourra surpasser cette librairie puisqu'il s'agit de celle de mon père. Enfin, dans tous les cas je n'ai pas besoin d'être fidéliser, j'ai juste besoin d'être claire.

Mes yeux plissés qui s'étaient détournés vers le livre remontent jusqu'à lui.

« Vous allez considérer que je vous suis redevable, si j'accepte que vous m'offriez ce livre ? »

Selon la réponse, je saurais si je dois accepter ou non. Si j'ai le moindre doute, je n'accepterai pas. Je n'ai pas besoin de ce livre et bien que ma curiosité soit piquée, je peux parfaitement le reposer là où je l'ai trouvé et repartir sans le moindre remord.