L'oiseau éternel

Happée par ses bras, je laisse mes épaules sursauter en silence au rythme des pleurs qui me traversent. Je laisse ma tête reposer contre son cou, mes mains retrouver leur place habituelle dans son dos. Peut-être que je ne saisis pas encore entièrement ce que j'ai fait, mais je sais que j'ai eu raison de le faire. Je le sais à mon ventre dénoué, à mes muscles relâchés, à l'évidente impression que tout prend enfin son sens. Je ne me suis pas sentie aussi légère depuis des siècles. Quand elle ramène mon visage face au sien, mon sourire se raffermit, comme pour lui montrer que ces larmes que je pleure, c'est un second cadeau pour moi.

Son timbre résonne dans chaque parcelle de mon corps, mon nom s'y répercute en écho. Aucun autre être ne le prononce aussi tendrement, vous savez. Sur ses traits, je présage toute la gravité et la douceur de ce qu'elle s'apprête à me dire. Que c'est vrai. Que c'est sûr. À ces mots, je hoche fébrilement la tête, le bonheur dans mes yeux. Elle dit qu'elle ne m'aurait pas tendu cette main, autrement. Alors je la crois, bien sûr, sans hésiter, et je me jette à cœur perdu vers toutes ces visions de ce que nous serons un jour. Elle me dit qu'elle m'aime, qu'elle me choisit, et c'est la seule vérité qui compte.

Je lui rends son baiser avec autant de douceur et d'ardeur que mes lèvres peuvent offrir. Il a le goût des promesses que l'on fait aujourd'hui et que l'on tient encore demain. Contre la ligne de ma mâchoire, je sens la fraîcheur de la bague comme si cette nouvelle ère voulait s'annoncer sans un bruit auprès de nous, insoupçonnée mais déjà merveilleuse. Je lui rends aussi son je t'aime dans un murmure, incapable d'exprimer avec d'autres syllabes toutes les pensées qui m'assaillent, qui convergent chaque fois vers elle. J'aime être proche d'elle, sentir son souffle chatouiller ma peau et partager cette sphère invisible où elle ne laisse entrer que moi.

Mes mains viennent trouver les siennes, comme elles l'ont déjà fait tant de fois lorsqu'il me fallait m'ancrer dans le présent, avec elle, toujours. Je caresse ses phalanges, bute sur la bague pour la première fois. Mon cœur se gonfle un peu plus. Elle me fait rire en parlant de cadeaux moins grandioses, un rire doux et franc.

« Sans doute, oui. On verra, » je réponds, espiègle. Quant à sa deuxième question, elle m'interpelle. Je n'avais pas envisagé toutes les discussions qu'il allait maintenant falloir affronter, ou simplement traverser.

« Quand on voudra, » proposé-je d'une voix sereine. A-t-elle hâte de voir le visage d'Azur perdre toute contenance, abandonner son horripilante impassibilité ? Moi je n'ai plus peur ce que je pourrai encore lire dans le regard de grand-père. Mais je ne veux pas transformer l'amour de Leta en arme. Pas ce matin, du moins. « Quand le moment sera le bon. Et oui, va pour un pancake. C'est pas tous les jours qu'on est reçue comme une reine par la plus belle des sorcières. »

Un nouveau sourire, celui d'une amoureuse transie, et me voilà à servir les portions, à reprendre ma part si vite délaissée un peu plus tôt. Entre deux bouchées, je questionne : « Alors, qu'as-tu prévu pour aujourd'hui ? Si tu as prévu quoi que ce soit, bien sûr. Sinon on peut rester ici, ce sera très bien. C'est toi qui vois. »

Brièvement, je réfléchis aux possibilités qui s'offrent à nous.

« Les alentours ont l'air très jolis, » je reprends presque immédiatement. « On pourrait se balader, après ? »

Mon regard s'abandonne à ses traits. Je crois que je ne m'en lasserai jamais.

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L'oiseau éternel
La plus belle des sorcières.

Je lève les yeux au ciel, pour la forme. Le sourire niais qui essaie de s'installer sur ma figure, par contre, j'ai beaucoup plus de mal à le retenir. Modeste, moi ? Jamais de la vie. Elle vient de me passer une bague à l'annulaire en me promettant de m'aimer pour toujours, alors maintenant elle assume : ses compliments, je les prends au pied de la lettre.

Je la regarde servir les pancakes et récupère mon assiette. Pour l'officialisation, sa réponse me va. Quand on voudra. Autrement dit pas aujourd'hui (et franchement, ça m'arrange). La tête de Papa me traverse quand même l'esprit. Il clignerait des yeux, une fois, grand maximum, et dans la seconde il se demanderait ce que ça peut rapporter aux Blackbirds. Un amour, vraiment. Hors de question qu'il ait son mot à dire là-dessus, pas maintenant en tout cas.

Pour l'instant cette bague, elle est à nous et à personne d'autre. Pas besoin d'une grande annonce devant des gens qui se sentiraient obligés d'avoir un avis. Je préfère mille fois ça, nous deux devant des pancakes qui refroidissent. Et Ruby, elle aura droit à sa bague ? Étrange qu'elle n'ait rien réclamé. Elle attend sûrement que je lui en trouve une. Ça viendra.

Je coupe une bouchée que je noie sous le sirop d'érable pendant que Ruby me demande ce que j'avais prévu aujourd'hui. Bonne question tiens. Je fouille dans ma mémoire… ah oui, c'est vrai.

À la base, mon programme c'était d'aller te chercher.

Je la pointe du bout de ma fourchette.

Donc j'ai déjà tout fait, et sans quitter mon canapé. Efficace, hein ?

J'enfourne ma bouchée avec l'air le plus sérieux du monde. Faudra que je pense à la remercier pour le temps gagné. Juste après lui avoir bien fait payer la crise cardiaque qu'elle a failli me coller.

Sa proposition de balade me fait relever le nez.

Ouais, carrément, je te fais visiter.

Coup d'œil à la fenêtre. Il fait encore beau, le soleil tient bon, ça devrait être supportable. Avec des manteaux. Et une écharpe, plusieurs même, si on veut garder nos oreilles. Sinon on serait obligées de filer sous la couette pour se réchauffer… Hmmm. Peut-être que je ne lui en donnerai qu'une seule, d'écharpe, finalement.

Y a des chemins qui longent les collines, et un coin d'où on voit presque toute la vallée. Quand y a pas trop de brume. Sinon tu verras surtout de la brume, mais de la belle brume irlandaise, et je t'interdis de faire la tête.

Je souris et replonge dans mon assiette. Quand je relève les yeux, elle me regarde encore. Vraiment. Comme si elle voulait apprendre mon visage par cœur. Et au fond du ventre, je le sens, cet appel que je ne connais que trop bien. Je le fais taire, à contrecœur : y a une journée à vivre d'abord. Ça ne m'empêche pas de soutenir son regard juste assez longtemps.

On finit de manger, on s'habille chaud et je t'emmène voir Agilhorn.

Je baisse les yeux sur son pyjama étoilé.

Bon. T'es parfaite pour manger des pancakes, je dis pas. Pour l'Irlande en décembre, beaucoup moins. Et viens pas me reprocher d'avoir mal choisi tes vêtements, de toute façon tu vas te servir dans ma penderie pendant des jours.

Je pique une nouvelle bouchée, puis je pousse le pot de sirop d'érable vers elle, mine de rien : le ventre plein lui permettra d’au moins survivre au premier virage.

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FSCM - 19 ans - Fille de papier.