Certaines ombres naissent trop tôt A.S

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CLINTON HANGOOVER
12 ans


Clinton respire par la bouche pour ne pas renifler, comme si ça pouvait faire oublier à tout le monde ce qu'il vient de faire. Il sent encore sur sa joue la chaleur de son oncle, il sent son odeur de tabac froid et celui de son parfum. Oncle qui est toujours là, pas très loin de lui, Clinton n'ose pas regarder dans sa direction. Il préfère se concentrer sur Mademoiselle Sangblanc, curieux d'avoir sa réponse. Quand elle parle, quand ils parlent, il arrive un peu à oublier toutes les bêtises qu'il a faites : les larmes, la fugue, les cris, les meubles déplacés. Et puis Mademoiselle Sangblanc parle bien, elle a une jolie voix. Il a un peu peur quand même qu'elle se mette à crier quand elle claque de la langue et qu'elle coule vers Oncle Christopher un regard qui semble tout sale à Clinton. Il se fait tout petit dans son coin, prêt à baisser les yeux au moindre signe de cri. Est-ce qu'elle est en colère qu'il ait posé cette question ? S'il n'avait rien dit, son oncle aussi se serait peut-être tu et Mademoiselle Sangblanc n'aurait pas été en colère. Un vilain sentiment honteux s'infiltre de nouveau dans ses veines : il est trop bête, il n'aurait pas dû parler !

La femme efface toutes ses craintes en prenant la parole. Pas avec ce qu'elle dit, mais grâce à son ton. Son ton est doux. Son ton ne gronde pas. Son ton ne frappe pas. Les épaules de Clinton se détendent. Il déglutit péniblement. Il essaie vainement de comprendre ce qu'elle a dit. Il ose encore moins regarder vers son oncle car Mademoiselle Sangblanc a parlé du fait qu'il s'est éloigné de la famille et que c'est une chose dont on ne parle jamais, surtout pas. Et elle dit qu'il est bon garçon car il s'est éloigné de sa famille. Mais ce n'est pas ce que font les bons garçons, sinon Christopher ne serait pas aussi mal vu dans la famille.

Les propos d'Alice le jettent dans un tel état de confusion que pendant un instant, Clinton ne dit plus rien du tout. Il fait à peine attention à ce qu'elle marmonne ensuite. Mais il entend bien le ricanement de son oncle et le voit, en coulant un regard discret dans sa direction, lever les yeux au ciel. Il marmonne quelque chose que Clinton n'entend pas. Il n'arrive pas à se détourner de ce que Mademoiselle Sangblanc a dit. Son oncle est un bon garçon car il s'est éloigné de sa famille. Il essaie de voir la logique mais il ne la voit pas.

Il aurait pu se taire, bien sûr. Dire « d'accord » et laisser passer. Mais la peine tape à la porte de son cœur, les larmes ne sont pas loin. Elles pourraient couler de nouveau n'importe quand. Les pensées qui s'emmêlent dans sa tête ne l'aident pas du tout à se calmer, au contraire. Ça rend tout plus dur. Pour s'éviter de pleurer, il lève les yeux vers Mademoiselle Alice.

« Mais les bons garçons ne s'éloignent pas de leur famille..., » murmure-t-il d'une voix qui s'élève à peine dans sa chambre.


Vous auriez pu. Voilà ce qu'a dit Christopher d'une voix très basse, articulant presque sans parler, son regard vissé à celui d'Alice, il y a quelques secondes. Et maintenant, Clinton énonce cette évidente vérité sans ne plus oser le regarder. Ça se voit qu'il n'ose pas le regarder et Christopher sait très bien pourquoi : le sujet dont ils parlent n'est pas évoqué dans la famille Hangoover, on ne parle pas de ses choses là, on se contente de les ignorer jusqu'à les oublier en faisant en sorte de faire comprendre au fautif — lui — qu'il est en tort.

En entendant Clinton répondre, Christopher grimace. Il jette un coup d’œil à Alice. Que va-t-elle pouvoir répondre à cette vérité ? C'est évident que les bons garçons ne s'éloignent pas de leur famille, pas dans leur monde. Clinton devrait être un mauvais garçon s'il voulait se libérer des chaines de sa famille. Mais il n'en a pas envie. C'est un pur produit Hangoover. Il veut bien faire, respecter les règles, remplir son rôle d'héritier. S'il y a bien une chose dont Christopher est persuadée, c'est celle-là : Clinton a à cœur de faire ce qu'on attend de lui. C'est d'une tristesse sans nom, évidemment, mais il n'a pas le truc. Ce truc dans le caractère qui donne le courage à certains de suivre leur propre voix. Clinton n'a pas ça, c'est tout.

Christopher n'a même pas envie de répondre quelque chose. De toute manière, il n'a aucune idée de ce qu'il pourrait dire. Qu'Alice réponde donc ! Elle qui croise les bras si fièrement ! Pourquoi crache-t-elle de si jolis compliment en dressant le menton et en croisant les bras ? Christopher est touché qu'elle dise ça de lui, qu'il est un bon garçon car il a réussi à s'éloigner de sa famille. C'est la première fois qu'elle lui dit quelque chose comme ça, qu'elle ne condamne pas les choix qu'il a fait. La dernière fois chez sa mère, elle était plutôt du genre à lui reprocher que ses efforts pour s'éloigner de sa famille n'était pas suffisant. Là, elle le complimenterait presque. Ça l'a touché. Mais qu'elle le fasse de cette manière... Par Morgane, que cette fille est agaçante !

C'est peut-être le souvenir de ce compliment distillé du bout des lèvres qui force Chris à se dire qu'il pourrait peut-être dire quelque chose. Aider, dans un sens, Alice à se dépatouiller avec ça. Mais comment expliquer ce qu'il a en tête à un enfant qui a le cerveau bouffé par les préceptes de sa famille ? Impossible. Trop contraignant. Trop fatiguant.

Christopher soupire en se laissant tomber en arrière, dos contre le lit, bras sur les jambes. C'est le seul qui est toujours par terre et il s'en fiche complètement.

« Le problème c'est pas ce que peuvent faire ou non les bons garçons, Clint, marmonne-t-il en observant le mur face à lui au lieu de regarder le garçon. C'est ce que font les mauvaises familles. »

Et c'est ce qu'est la notre : une mauvaise famille.
Mais c'est peut-être un peu trop pour qu'il puisse tenir un tel discours devant un membre de sa famille. Non pas qu'il est peur de le blesser, mais la vérité a parfois un goût âcre difficile à avaler. Et puis Clinton ne comprendra pas. Il est incapable de comprendre ce genre de choses.

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

Certaines ombres naissent trop tôt A.S
Il était vrai, Alice aurait pu tenir des propos différent de ceux prononcés. Elle aurait pu dire bien des choses, laisser libre court à la rage sourde qui faisait bouillonner son sang.
Voilà pourquoi ton oncle rechigne à te réconforter.
Voilà pourquoi ton oncle ne peut te consoler et fait mander une inconnue.
Voilà pourquoi ton oncle vous a abandonné, toi et Derek, aux mains d’un homme violent.
Voilà pourquoi ton oncle déteste tout ce qui vous ressemble.
Voilà pourquoi ton oncle et moi nous marierons : pour que je me fasse votre égide, moi qui ne craint pas les larmes d’un enfant pas plus que de dresser face à un père violent.


Alice accusa les mots de Clinton avec difficulté. Elle sentit son coeur se serrer, son sang se geler sous ses veines. Idiote. L’association des couleurs de ses vêtements lui sembla soudain dérisoire.
Que répondre à cela ? Que dire à un enfant à qui on dit commencer penser ? Comment couper les fils qui le reliaient à sa marionnettiste de grand-mère ? Comment, Circée, dire à un enfant que devenir un bon garçon est incompatible avec ce que sa famille veut faire de lui ?

La française tourna son visage vers lui. Les bons garçons ne s’éloignent pas de leur famille. Les bons garçons la servent en sacrifiant tout ce qu’il est possible de sacrifier. Bonheur. Amour. Amitié. Avenir. Rêves. Passions. Santé. Un bon garçon, une bonne fille, se donnent corps et âme à la gloire de la famille. Ils abandonnent leur essence même, ils brident leur cœur pour ne plus ressentir que le poids des Anciens dans leurs veines. Ils acceptent que tout finit toujours par nous échapper, et qu’il est parfois plus facile de laisser nos aînés choisir quel chemin nous devons arpenter.

Alice déglutit, muette. Clinton était un bon garçon, comme l’était son frère. Ils étaient seulement nés dans une famille qui ne savaient qu’en faire, de même que Christopher. De même que beaucoup de ses élèves.
Et elle ?
Alice, était-elle une bonne fille ?
Elle n’en savait rien, rien du tout. Elle n’y réfléchirait pas. Jamais. La réponse quel qu’elle soit ne lui conviendrait pas.

Mais répondre. Il fallait répondre. Rétorquer quelque chose, vite. Dire à Clinton que les bons garçons ne sont pas toujours ce que leur famille désirent voir. Lui assurer qu’il est bon garçon, que les propos d’Alice ne rendent pas caduques ses mots de tantôt. Lui dire…
Lui dire que sa famille tuera le bon garçon en lui pour le laisser en pantin de bois.

La voix de Christopher s’éleva. Alice se tourna à nouveau vers lui, étonnée, sincèrement étonnée de l’entendre. Quant aux mots qu’il prononça…
Ils ébranlèrent quelque chose en Alice. Une petite fille. Une bonne fille. Une fillette qui avait lutté pour correspondre à ce que sa mère attendait d’elle. Une fillette qui, des années tantôt, avait dressé le menton pour refuser de se marier un jour.
C’est ce que font les mauvaises familles.
Mais la famille d’Alice, n’était pas mauvaise. Elle portait en elle les sacrifices s’étirant sur plusieurs siècles. Les bonnes filles acceptent de se sacrifier pour remercier les Ancêtres. Elles travaillent dur pour les honorer. Elles consentent à faire des enfants pour étendre l’influence familiale. Elles…

Alice s’écarta violemment pour sortir. Sa main accrocha le chambranle de la porte alors que l’autre bondissait pour étouffer un haut-le-cœur. Force et dignité, Alice. Force. Dignité. Maîtrise. Et, surtout, priorité.
La priorité était encore dans cette pièce.
Elle était là, matérialisé en un petit garçon qui avait cruellement besoin d’être arraché à ses démons.

Alice ferma les yeux fort, si fort qu’elle en vit une volée d’étoile. Ne pas songer à cela. Ne pas songer au mariage. Ne songer à rien d’autre qu’à Clinton et Derek. Ne songer qu’à eux. Pas à elle. Pas à Christopher elle. A personne. Les mauvaises familles, mais pas la sienne. Alice était une bonne fille, mais surtout, elle était ce qu’elle désirait être : une guerrière contre les ombres cherchant à engloutir les enfants Hangoover.
Une guerrière de pacotille.

« Les mauvaises familles… », tenta Alice, « créer parfois de bons garçons. Souvent. » Sa tempe vint chercher le contact froid du chambranle. Elle inspira lentement, sa main quittant sa bouche pour se poser sur son ventre acculé par les soubresauts de son estomac. « La plupart disparaissent, parce que les mauvaises familles ne veulent pas d’eux. Ce sont des poids, des âmes que nul ne saurait contraire. Alors… ils cherchent à les transformer en petit sorcier manipulable. Ton oncle y a échappé, Clinton. Il est bien le seul de votre famille… j’espère qu’il ne sera pas le dernier. »

Alice ne supporterait pas de voir grandir deux nouveaux Donovan. Le monde en regorgeait bien assez.

Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050