Les saisons de nos coeurs.
Saison 10 : Le complot
Que vois-tu dans le miroir, petit lynx solitaire ? Nue, les vêtements t’attendent mais ils sont ton linceul. Aucune forme disgracieuse, tu n’as pas ces marques de l’âge ou du poids. Oui tes seins, tu les détestes, lourds, concentrant à eux seuls les désirs des garçons et des hommes. Comme s’il n’y avait qu’eux pour te définir. Tu ne connais pas ton corps. Pas à l’extérieur. Le dedans, ravagé par la vie ne compte pas à tes yeux, il n’existe pas, disons qu’il n’est qu’un amas de cellules dénuées de sens. Peut-être y aurait-il du beau si le coeur était empli de quelque chose. Ce n’est pas le cas. Encore moins aujourd’hui. Il faut t’habiller, pour aller t’habiller. Choisir une première robe. En choisir une autre. Que tout cela te paraît inutile. Mais tu es de celles qui remplissent leur devoir, toujours, tu iras. Entre temps, tu contemples ce toi qui n’aurait besoin que d’une chose, un regard d’amour sur ton corps à défaut de ton âme.
Bien sûr tu préférerais être laide et aimée. Mais la vie est ainsi faite, on a rarement ce que l’on souhaite. Tu devrais peut-être te faire une raison. Ou juste briser ce miroir pour ne plus te désirer hideuse. La haine de soi ne changerait rien. Et puis, il faut s’aimer un peu si l’on veut donner de soi la plus belle image. Tu veux honorer la vie, la sienne, le leur, la tienne un peu aussi. Tes mains parcourent cette peau à la recherche de zones vierges de séquelles. La vie les a subtilement oblitérées mais tu les trouves sans peine car tu te connais bien, les douleurs infligées, tu savais très exactement où elles étaient. C’est mieux ainsi, personne ne les verra, pas aujourd’hui et sans doute pas demain non plus. Vase en porcelaine raccommodé à la colle. Même bien faite, la reprise se voit pour qui regarde comme il faut. Tu te décides pour ton éternelle tenue bleue, à ceci près que tu mettras des chaussures à talons, ceux réglables, plus chers mais si confortables. Il faudra une tenue vraiment belle pour que tu te sentes plus à ton aise que dans celle-là. Si tu n’as encore rien décidé, l’idée d’aller chez Guipure ne te déplaît pas. Tu y as au moins un bon souvenir, étrange mais agréable alors pourquoi pas un autre ?
Le bout de tes seins a manifesté son désaccord au regard de la température ambiante, il faut cesser de se faire mal. Tu t’habilles donc, Fleur dans les pattes qui te câline, sentant que tu as besoin d’un soutien, même s’il vient d’un animal finalement concurrent du seul lynx de Newhaven. A peine un quart d’heure plus tard tu voles en direction du nord, Londres, le chemin de traverse. Se déplacer ainsi est ta manière d’être, cela te définit. Cheveux au vent, un moyen comme un autre de les lisser…
Mardi 8 Août 2051
Que vois-tu dans le miroir, petit lynx solitaire ? Nue, les vêtements t’attendent mais ils sont ton linceul. Aucune forme disgracieuse, tu n’as pas ces marques de l’âge ou du poids. Oui tes seins, tu les détestes, lourds, concentrant à eux seuls les désirs des garçons et des hommes. Comme s’il n’y avait qu’eux pour te définir. Tu ne connais pas ton corps. Pas à l’extérieur. Le dedans, ravagé par la vie ne compte pas à tes yeux, il n’existe pas, disons qu’il n’est qu’un amas de cellules dénuées de sens. Peut-être y aurait-il du beau si le coeur était empli de quelque chose. Ce n’est pas le cas. Encore moins aujourd’hui. Il faut t’habiller, pour aller t’habiller. Choisir une première robe. En choisir une autre. Que tout cela te paraît inutile. Mais tu es de celles qui remplissent leur devoir, toujours, tu iras. Entre temps, tu contemples ce toi qui n’aurait besoin que d’une chose, un regard d’amour sur ton corps à défaut de ton âme.
Bien sûr tu préférerais être laide et aimée. Mais la vie est ainsi faite, on a rarement ce que l’on souhaite. Tu devrais peut-être te faire une raison. Ou juste briser ce miroir pour ne plus te désirer hideuse. La haine de soi ne changerait rien. Et puis, il faut s’aimer un peu si l’on veut donner de soi la plus belle image. Tu veux honorer la vie, la sienne, le leur, la tienne un peu aussi. Tes mains parcourent cette peau à la recherche de zones vierges de séquelles. La vie les a subtilement oblitérées mais tu les trouves sans peine car tu te connais bien, les douleurs infligées, tu savais très exactement où elles étaient. C’est mieux ainsi, personne ne les verra, pas aujourd’hui et sans doute pas demain non plus. Vase en porcelaine raccommodé à la colle. Même bien faite, la reprise se voit pour qui regarde comme il faut. Tu te décides pour ton éternelle tenue bleue, à ceci près que tu mettras des chaussures à talons, ceux réglables, plus chers mais si confortables. Il faudra une tenue vraiment belle pour que tu te sentes plus à ton aise que dans celle-là. Si tu n’as encore rien décidé, l’idée d’aller chez Guipure ne te déplaît pas. Tu y as au moins un bon souvenir, étrange mais agréable alors pourquoi pas un autre ?
Le bout de tes seins a manifesté son désaccord au regard de la température ambiante, il faut cesser de se faire mal. Tu t’habilles donc, Fleur dans les pattes qui te câline, sentant que tu as besoin d’un soutien, même s’il vient d’un animal finalement concurrent du seul lynx de Newhaven. A peine un quart d’heure plus tard tu voles en direction du nord, Londres, le chemin de traverse. Se déplacer ainsi est ta manière d’être, cela te définit. Cheveux au vent, un moyen comme un autre de les lisser…
*****
Mardi… un jour parfait pour espérer voir la boutique autrement que pleine à craquer. Une fois entrée ses espoirs sont confirmés, elle est seule, va pouvoir prendre le temps.
- Madame Gunnray, comment allez-vous ?
Ivanovna est doublement surprise. La dernière fois qu’elle est venue, elle portait encore le nom de son père. Comment la vendeuse peut-elle être à ce point au courant ? Doit-elle y voir un professionnalisme exacerbé ou une indiscrétion qu’il faudrait craindre ? Et puis…elle se souvient d’elle… C’est rare, appréciable même si les circonstances ne se prêtent pas à la joie. Aussi répond-elle avec un large sourire, un rictus de façade qui aidera peut-être à faire passer la potion.
- Bonjour madame… Vous n’avez pas retrouvé une autre robe appartenant à ma famille j’espère ?
Entrée un peu brutale dans la conversation mais elle est tellement surprise d’avoir été ainsi approchée qu’elle a répondu dans le même mouvement. La vendeuse a réussi son coup, Ivanovna est un peu plus à l’aise qu’à son habitude. Au moins pourra-t-elle le moment venu exprimer ses pensées de manière à choisir au mieux ce qu’elle veut.
- Non, je vous rassure. Je me souviens bien. Une robe d’une facture magnifique. Je sais, on le dit de chaque tenue ici mais votre sœur avait très bon goût, même pour une robe de travail. Bon...vous, que venez-vous chercher de si bon matin ?
- C’est… c’est pour un mariage. Je voudrais une robe...je ne sais pas...quelque chose de sobre. Mais qui montre un peu ma poitrine, enfin juste un peu… Et puis de la dentelle, et un chapeau, oui je voudrais un chapeau assorti, avec une animation florale.
Ivanovna se rend compte que les mots lui viennent tous seuls, comme si l’idée était en elle sans qu’elle en ait pris conscience auparavant.
-… Nous pouvons faire cela. C’est une question de coupe, voulez-vous des genoux apparents ? Les bras seront-ils recouverts ? Jusqu’où ? Nous avons plusieurs modèles, les couleurs se modifient aisément, ne vous faites aucune idée préconçue à partir de ce que nous avons ici…
La vendeuse, d’un coup de baguette magique, modifie les teintes de deux robes.
- Attention, le processus est un peu plus complexe, ici, vous avez des modèles de démonstration…. Mais les couleurs sont très fidèles. Le pêche vous irait très bien, vos yeux sont…
- Noirs !
- Oui, merci…
Le vendeuse esquisse un sourire. Elle est âgée, expérimentée. Et sait très bien que pour ce genre d’occasions, les jeunes femmes sont à la fois anxieuses de bien faire et tendues car c’est souvent leur premier achat d’importance.
-… je veux dire… ils seront mis en valeur par une couleur pastel. Enfin… disons que dans votre cas, tout leur conviendrait. Ce qu’il serait bon d’établir, c’est l’usage que vous voulez en faire. Si c’est pour une seule journée, vous pouvez juste en louer une. Si vous devez danser, entre autres des valses ou des choses un peu… exigeantes pour un tissu, il est bon, de nous le dire. On peut renforcer certaines zones par des sortilèges anti-déchirement. Ou prendre un tissu plus solide. Où le mariage a-t-il lieu ?
- Dans le Devon.
- Oh, vous êtes invitée au mariage de Gordon Esiason ? Quelle chance vous avez. La soirée promet d’être magnifique !
- Je ne suis invitée qu’à la cérémonie… Une robe pour un après-midi conviendra.
Le regard de la vendeuse se perd dans des réflexions qu’une sorcière intelligente comme Ivanovna ne peut que comprendre. Elle se demande pourquoi vouloir une telle robe si c’est juste pour une présence fugace à la partie la moins intéressante de la fête. Ils seront des centaines, surtout des locaux. Les plus chanceux viendront de loin mais resteront le soir. Pas elle alors pourquoi une tenue aussi affûtée, dès la première description ? Oui, la vendeuse comprend. Il faut être digne de son rang, peu importe les circonstances. Ensuite… ce n’est pas à elle de déterminer les raisons poussant sa cliente à vouloir faire impression. Après tout… elle est là pour qu’une femme se sente bien, belle, habillée comme il se doit.
- Oh, bien… Nous allons faire la plus belle qui soit. Commençons par la question la plus compliquée…. Quel est votre budget Mademoiselle Gunnray ?
- Je n’ai aucune limite, je veux quelque chose d’unique, de simple, que personne d’autre ne portera ce jour-là. Si vous êtes en connaissance de ce mariage, vous devez déjà avoir eu des clients. Je ne veux rien qui ait déjà été réalisé. Et si par hasard la future mariée est venue, ne faites rien qui soit proche de ses choix. Je ne veux pas envoyer de mauvais signes. S’il vous plaît…
- Mademoiselle, je vous comprends. Retenons de tout ceci une couleur pastel, un petit chapeau avec des fleurs changeantes, un peu comme celui de votre sœur. Mais en plus gai. Je propose un voile de dentelle sur le haut du corps, comme un nuage vous enveloppant, cachant vos formes ou… plutôt, donnant envie de les regarder sans pouvoir vraiment y plonger. Un châle d’été en somme. Vous savez, les défenses des vieilles dames, leur… armure. Imaginez combien elles sont belles, entourées de laine dans le coeur de l’hiver…. Tout le monde sait de quoi je parle mais personne n’ose le transposer l’été. Vous devez … raconter une histoire, vous montrer jeune comme vous serez quand vous serez plus âgée. Aussi belle, encore plus. Un mariage, c’est une histoire qui réunit toutes les générations. Si vous voulez leur montrer qui vous êtes, vous devez parler à tous. Alors seulement les gens se souviendront de vous. Car… il est un peu question de cela n’est-ce pas ?
Ivanovna rougit un peu, elle a été en partie démasquée, à moins que cette dame ne soit une championne dans l’art de raconter des histoires. Oui, raconter une histoire, faire croire qu’un bout de tissu déplie une aventure extraordinaire rien que par son aspect. Toutes ces choses futiles à son avis deviennent en un clin d’oeil un peu plus importantes. Serait-ce stupide de dire qu’elle est en train de découvrir une part de sa féminité ? Et d’y prendre goût, ce qui dans les circonstances présentes serait tellement paradoxal.
Un premier modèle lui est proposé. Il lui fait de l’effet, c’est peu dire. Col en V, sur le modèle il est déjà plongeant mais elle se demande ce que cela donnera sur elle, le mannequin est...disons moins bien équipé qu’elle… Deux bretelles enlacent les épaules, pas une brindille mais bien quelque chose de solide. Ce qu’elle trouve vraiment réussi, ce sont ces renvois, comme si ces… bretelles tombaient sur le haut des bras, une sorte de rappel en forme de doublon. On pourrait presque vouloir les saisir pour les replacer sur les clavicules. Elle trouve cela élégant et...voluptueux. Bon...la taille est marquée par un drapé croisé partant des seins, entourant le corps, définissant la silhouette avec un autre V, inversé cette fois. Taille Empire dit la vendeuse. Encore des fadaises mais bon, le dictionnaire sert à donner des noms grotesques aux choses les plus simples. D’ailleurs, on doit dire « élaborés » puisque grotesque est un terme souvent mal compris…
La jupe est longue, est-ce en fait la continuité ou un élément extérieur, elle ne saurait dire à ce stade. Les plis lui plaisent, cela fait un relief sans avoir besoin d’effets supplémentaires. Une fente existe, à la terminaison bien trop élevée à ses yeux, il n’est pas question de montrer ses cuisses ! Mais sa conseillère du jour lui indique que toutes les fenêtres peuvent être fermées, ce qui est une habile manière la sécuriser. Un détail la chagrine, si les coutures sont ainsi conservées on ne verra ni ses chaussures ni ses chevilles.
- Oh, on peut toujours laisser une fente légère, dessous le genou… Comme ça, nous verrons vos petits pieds !
Cette femme est extraordinaire, anticipant les demandes et détectant toutes les pensées de Vana. Elle n’a pas encore vu le chapeau et le voile possible. Il faut d’abord essayer… Et là...surprise… elle ne doit pas garder de soutien gorge. Et sur elle, la robe devient, du moins à ses yeux, outrageusement osée.
- Mademoiselle…
Elle ne sait s’il faut poursuivre. Aux yeux d’une professionnelle comme elle, la robe est vraiment superbe. Ivanovna a des mensurations idéales car équilibrées. Ni jambes trop longues, ni bras trop courts...elle est une femme en pleine éclosion. Mais elle sent bien qu’il va falloir la rassurer car à ses yeux, le décolleté est trop provocant.
-...mettez le voile sur vos épaules, nous verrons…
Ivanovna s’exécute. D’un coup, le fruit devient protégé, défendu. Aux yeux de la vendeuse, cela renforce l’effet contre lequel la morale d’Ivanovna se bat mais, et cela démontre sa méconnaissance de certaines émotions féminines... la jeune sorcière trouve que c’est bien mieux. Elle en sourit et prend l’initiative.
- Le chapeau, vite, je veux voir…
- Je crois qu’il faudra travailler la coiffure. Vos cheveux sont magnifiques mais trop blonds pour l’ensemble. Je suggère que vous vous fassiez une coloration. Et… attendez…
Un petit sort capillaire inconnu d’Ivanovna noue l’ensemble de manière à l’intégrer à ce qui doit ponctuer l’ensemble, les cheveux, d’une certaine manière sont le chapeau. La jeune femme ne sait plus quoi dire. Ses yeux parlent à sa place, dans le miroir on dirait une vélane, sans le pouvoir néfaste qu’elles portent en elles.
- Vous savez… ce genre de tenue ne comporte qu’un danger...Vous risquez de vous marier bien vite vous aussi…
Pour la première fois de sa vie, Ivanovna trouve qu’ils la mettent en valeur. Elle porte sa main gauche à l’endroit du décolleté, méditant au sens de tout ça. Une larme coule sur sa joue, essuyée par la vendeuse dans un geste maternel qu’elle apprécie.
- Mademoiselle Gunnray, cette tenue est faite pour vous. Vous savez, j’en vois beaucoup passer, des gens qui viennent ici en quête de quelque chose. Je crois que vous avez trouvé votre trésor. Il est en vous.
Les derniers mots ont été prononcés tout bas. Elle ne peut pas tout comprendre de la situation mais l’essentiel est ailleurs. Ivanovna est venue car elle veut se montrer digne, même si Gordon ne sait rien, ni lui ni personne ne comprendra jamais ce qui traverse le coeur d’Ivanovna en cet été 2051.
Ainsi ira-t-elle au mariage d’Aurélia Colville et Gordon Esiason, enterrer son coeur et fêter leur bonheur. Comme sa sœur avant elle, ce vendredi 18 août, elle ne sera plus, ou juste une âme définitivement vidée d’elle-même.
- Madame Gunnray, comment allez-vous ?
Ivanovna est doublement surprise. La dernière fois qu’elle est venue, elle portait encore le nom de son père. Comment la vendeuse peut-elle être à ce point au courant ? Doit-elle y voir un professionnalisme exacerbé ou une indiscrétion qu’il faudrait craindre ? Et puis…elle se souvient d’elle… C’est rare, appréciable même si les circonstances ne se prêtent pas à la joie. Aussi répond-elle avec un large sourire, un rictus de façade qui aidera peut-être à faire passer la potion.
- Bonjour madame… Vous n’avez pas retrouvé une autre robe appartenant à ma famille j’espère ?
Entrée un peu brutale dans la conversation mais elle est tellement surprise d’avoir été ainsi approchée qu’elle a répondu dans le même mouvement. La vendeuse a réussi son coup, Ivanovna est un peu plus à l’aise qu’à son habitude. Au moins pourra-t-elle le moment venu exprimer ses pensées de manière à choisir au mieux ce qu’elle veut.
- Non, je vous rassure. Je me souviens bien. Une robe d’une facture magnifique. Je sais, on le dit de chaque tenue ici mais votre sœur avait très bon goût, même pour une robe de travail. Bon...vous, que venez-vous chercher de si bon matin ?
- C’est… c’est pour un mariage. Je voudrais une robe...je ne sais pas...quelque chose de sobre. Mais qui montre un peu ma poitrine, enfin juste un peu… Et puis de la dentelle, et un chapeau, oui je voudrais un chapeau assorti, avec une animation florale.
Ivanovna se rend compte que les mots lui viennent tous seuls, comme si l’idée était en elle sans qu’elle en ait pris conscience auparavant.
-… Nous pouvons faire cela. C’est une question de coupe, voulez-vous des genoux apparents ? Les bras seront-ils recouverts ? Jusqu’où ? Nous avons plusieurs modèles, les couleurs se modifient aisément, ne vous faites aucune idée préconçue à partir de ce que nous avons ici…
La vendeuse, d’un coup de baguette magique, modifie les teintes de deux robes.
- Attention, le processus est un peu plus complexe, ici, vous avez des modèles de démonstration…. Mais les couleurs sont très fidèles. Le pêche vous irait très bien, vos yeux sont…
- Noirs !
- Oui, merci…
Le vendeuse esquisse un sourire. Elle est âgée, expérimentée. Et sait très bien que pour ce genre d’occasions, les jeunes femmes sont à la fois anxieuses de bien faire et tendues car c’est souvent leur premier achat d’importance.
-… je veux dire… ils seront mis en valeur par une couleur pastel. Enfin… disons que dans votre cas, tout leur conviendrait. Ce qu’il serait bon d’établir, c’est l’usage que vous voulez en faire. Si c’est pour une seule journée, vous pouvez juste en louer une. Si vous devez danser, entre autres des valses ou des choses un peu… exigeantes pour un tissu, il est bon, de nous le dire. On peut renforcer certaines zones par des sortilèges anti-déchirement. Ou prendre un tissu plus solide. Où le mariage a-t-il lieu ?
- Dans le Devon.
- Oh, vous êtes invitée au mariage de Gordon Esiason ? Quelle chance vous avez. La soirée promet d’être magnifique !
- Je ne suis invitée qu’à la cérémonie… Une robe pour un après-midi conviendra.
Le regard de la vendeuse se perd dans des réflexions qu’une sorcière intelligente comme Ivanovna ne peut que comprendre. Elle se demande pourquoi vouloir une telle robe si c’est juste pour une présence fugace à la partie la moins intéressante de la fête. Ils seront des centaines, surtout des locaux. Les plus chanceux viendront de loin mais resteront le soir. Pas elle alors pourquoi une tenue aussi affûtée, dès la première description ? Oui, la vendeuse comprend. Il faut être digne de son rang, peu importe les circonstances. Ensuite… ce n’est pas à elle de déterminer les raisons poussant sa cliente à vouloir faire impression. Après tout… elle est là pour qu’une femme se sente bien, belle, habillée comme il se doit.
- Oh, bien… Nous allons faire la plus belle qui soit. Commençons par la question la plus compliquée…. Quel est votre budget Mademoiselle Gunnray ?
- Je n’ai aucune limite, je veux quelque chose d’unique, de simple, que personne d’autre ne portera ce jour-là. Si vous êtes en connaissance de ce mariage, vous devez déjà avoir eu des clients. Je ne veux rien qui ait déjà été réalisé. Et si par hasard la future mariée est venue, ne faites rien qui soit proche de ses choix. Je ne veux pas envoyer de mauvais signes. S’il vous plaît…
- Mademoiselle, je vous comprends. Retenons de tout ceci une couleur pastel, un petit chapeau avec des fleurs changeantes, un peu comme celui de votre sœur. Mais en plus gai. Je propose un voile de dentelle sur le haut du corps, comme un nuage vous enveloppant, cachant vos formes ou… plutôt, donnant envie de les regarder sans pouvoir vraiment y plonger. Un châle d’été en somme. Vous savez, les défenses des vieilles dames, leur… armure. Imaginez combien elles sont belles, entourées de laine dans le coeur de l’hiver…. Tout le monde sait de quoi je parle mais personne n’ose le transposer l’été. Vous devez … raconter une histoire, vous montrer jeune comme vous serez quand vous serez plus âgée. Aussi belle, encore plus. Un mariage, c’est une histoire qui réunit toutes les générations. Si vous voulez leur montrer qui vous êtes, vous devez parler à tous. Alors seulement les gens se souviendront de vous. Car… il est un peu question de cela n’est-ce pas ?
Ivanovna rougit un peu, elle a été en partie démasquée, à moins que cette dame ne soit une championne dans l’art de raconter des histoires. Oui, raconter une histoire, faire croire qu’un bout de tissu déplie une aventure extraordinaire rien que par son aspect. Toutes ces choses futiles à son avis deviennent en un clin d’oeil un peu plus importantes. Serait-ce stupide de dire qu’elle est en train de découvrir une part de sa féminité ? Et d’y prendre goût, ce qui dans les circonstances présentes serait tellement paradoxal.
Un premier modèle lui est proposé. Il lui fait de l’effet, c’est peu dire. Col en V, sur le modèle il est déjà plongeant mais elle se demande ce que cela donnera sur elle, le mannequin est...disons moins bien équipé qu’elle… Deux bretelles enlacent les épaules, pas une brindille mais bien quelque chose de solide. Ce qu’elle trouve vraiment réussi, ce sont ces renvois, comme si ces… bretelles tombaient sur le haut des bras, une sorte de rappel en forme de doublon. On pourrait presque vouloir les saisir pour les replacer sur les clavicules. Elle trouve cela élégant et...voluptueux. Bon...la taille est marquée par un drapé croisé partant des seins, entourant le corps, définissant la silhouette avec un autre V, inversé cette fois. Taille Empire dit la vendeuse. Encore des fadaises mais bon, le dictionnaire sert à donner des noms grotesques aux choses les plus simples. D’ailleurs, on doit dire « élaborés » puisque grotesque est un terme souvent mal compris…
La jupe est longue, est-ce en fait la continuité ou un élément extérieur, elle ne saurait dire à ce stade. Les plis lui plaisent, cela fait un relief sans avoir besoin d’effets supplémentaires. Une fente existe, à la terminaison bien trop élevée à ses yeux, il n’est pas question de montrer ses cuisses ! Mais sa conseillère du jour lui indique que toutes les fenêtres peuvent être fermées, ce qui est une habile manière la sécuriser. Un détail la chagrine, si les coutures sont ainsi conservées on ne verra ni ses chaussures ni ses chevilles.
- Oh, on peut toujours laisser une fente légère, dessous le genou… Comme ça, nous verrons vos petits pieds !
Cette femme est extraordinaire, anticipant les demandes et détectant toutes les pensées de Vana. Elle n’a pas encore vu le chapeau et le voile possible. Il faut d’abord essayer… Et là...surprise… elle ne doit pas garder de soutien gorge. Et sur elle, la robe devient, du moins à ses yeux, outrageusement osée.
- Mademoiselle…
Elle ne sait s’il faut poursuivre. Aux yeux d’une professionnelle comme elle, la robe est vraiment superbe. Ivanovna a des mensurations idéales car équilibrées. Ni jambes trop longues, ni bras trop courts...elle est une femme en pleine éclosion. Mais elle sent bien qu’il va falloir la rassurer car à ses yeux, le décolleté est trop provocant.
-...mettez le voile sur vos épaules, nous verrons…
Ivanovna s’exécute. D’un coup, le fruit devient protégé, défendu. Aux yeux de la vendeuse, cela renforce l’effet contre lequel la morale d’Ivanovna se bat mais, et cela démontre sa méconnaissance de certaines émotions féminines... la jeune sorcière trouve que c’est bien mieux. Elle en sourit et prend l’initiative.
- Le chapeau, vite, je veux voir…
- Je crois qu’il faudra travailler la coiffure. Vos cheveux sont magnifiques mais trop blonds pour l’ensemble. Je suggère que vous vous fassiez une coloration. Et… attendez…
Un petit sort capillaire inconnu d’Ivanovna noue l’ensemble de manière à l’intégrer à ce qui doit ponctuer l’ensemble, les cheveux, d’une certaine manière sont le chapeau. La jeune femme ne sait plus quoi dire. Ses yeux parlent à sa place, dans le miroir on dirait une vélane, sans le pouvoir néfaste qu’elles portent en elles.
- Vous savez… ce genre de tenue ne comporte qu’un danger...Vous risquez de vous marier bien vite vous aussi…
Pour la première fois de sa vie, Ivanovna trouve qu’ils la mettent en valeur. Elle porte sa main gauche à l’endroit du décolleté, méditant au sens de tout ça. Une larme coule sur sa joue, essuyée par la vendeuse dans un geste maternel qu’elle apprécie.
- Mademoiselle Gunnray, cette tenue est faite pour vous. Vous savez, j’en vois beaucoup passer, des gens qui viennent ici en quête de quelque chose. Je crois que vous avez trouvé votre trésor. Il est en vous.
Les derniers mots ont été prononcés tout bas. Elle ne peut pas tout comprendre de la situation mais l’essentiel est ailleurs. Ivanovna est venue car elle veut se montrer digne, même si Gordon ne sait rien, ni lui ni personne ne comprendra jamais ce qui traverse le coeur d’Ivanovna en cet été 2051.
Ainsi ira-t-elle au mariage d’Aurélia Colville et Gordon Esiason, enterrer son coeur et fêter leur bonheur. Comme sa sœur avant elle, ce vendredi 18 août, elle ne sera plus, ou juste une âme définitivement vidée d’elle-même.
SAISON 1 DE NOS COEURS
THE END
(Winter)
THE END
(Winter)
Les saisons de nos coeurs.
SOLSTICE
La pluie sur ta joue
gomme le temps les froideurs
l'instant d'après n'est plus l'instant
tout a changé
Pourtant....
La pluie sur ta joue
gomme le temps les froideurs
l'instant d'après n'est plus l'instant
tout a changé
Pourtant....
Saison 11 : Ensablée.
Mardi 15 Août 2051
Elle pleure. A chaudes larmes. En silence. Face à elle, sa chatte qui la regarde sans comprendre. Elle ne miaule pas, ne se fait pas les griffes sur le dessous du lit comme souvent elle agit dans ses moments d’hystérie animale. Fleur ne la quitte pas des yeux. Le regard d’un chat est à la fois vide et plein. Ivanovna est sa propriété, elle est un pilier de l'univers, de ce territoire qu’elle colonise invariablement, à Wick comme Newhaven.
La sorcière pourrait prendre son animal dans les bras. Mais aujourd’hui elle l’étoufferait tant elle serrerait fort. Vana est abattue. Le fait qu’elle n’ait pas été invitée après la cérémonie constituait en soi un premier affront. Par compassion, et sans doute parce que c'eut été une torture supplémentaire, elle n’en voulait à personne. Mais là… Elle vient d’apprendre que le mariage est annulé. En allant chercher sa robe chez Madame Guipure, elle a reçu la nouvelle comme on prend un coup de marteau sur la tempe. Endoloris proprement impeccable. Elle n’avait pas réellement envie de cette journée mais sans comprendre pourquoi, la robe prévue atténuait l’amertume. Sonnée, incapable de décider car trop occupée à rester debout, elle avait payé et même obtenu la livraison chez elle, à Newhaven, après un dernier essayage.
- J’ai rarement vu un ensemble à ce point réussi.
La vendeuse avait raison, ainsi habillée, Ivanovna était irrésistible, une Reine, du moins la débutante que tout jeune homme aurait rêvé de pouvoir inviter. Elle souriait comme une mère sourit en voyant sa fille en tenue de mariée. Si le jour de l’achat Ivanovna avait pris un plaisir relatif à choisir, découvrir… cette fois il n’en était plus rien. Au contraire, elle sentait la nausée s’emparer d’elle.
- J’apprécie beaucoup la manière dont vous m’avez guidée. Je suis très satisfaite, vraiment.
Un bel effort sur soi pour masquer son mal être… La femme lui avait montré comment plier la robe, la ranger ; comment conserver les volants prévus pour les épaules. Et surtout le petit chapeau, avec ses sortilèges à préserver du temps. Il lui fallait aussi apprendre la bonne manière de le caler sur sa coiffure. Ce fut le plus long. Il est étrange de constater combien nous sommes des machines, commandées par nos instincts, à tenir debout contre vents et marées.
Ivanovna se regarda, imaginant les circonstances qui lui permettraient un jour de donner vie à cette robe qui n’avait désormais plus aucune destination réelle. Un achat comme un autre, presque un luxe… Ce n’était pas tant le prix, ses moyens, sans être illimités, lui permettant un certain nombre de folies. Et ce n’était qu’un début. Mais… le luxe s’était terré dans l’ivresse qui avait été sienne ; se vêtir, s’imaginer, vouloir se montrer. Pouvoir le concevoir comme quelque chose de naturel, de préférable à tout le reste.
La sorcière pourrait prendre son animal dans les bras. Mais aujourd’hui elle l’étoufferait tant elle serrerait fort. Vana est abattue. Le fait qu’elle n’ait pas été invitée après la cérémonie constituait en soi un premier affront. Par compassion, et sans doute parce que c'eut été une torture supplémentaire, elle n’en voulait à personne. Mais là… Elle vient d’apprendre que le mariage est annulé. En allant chercher sa robe chez Madame Guipure, elle a reçu la nouvelle comme on prend un coup de marteau sur la tempe. Endoloris proprement impeccable. Elle n’avait pas réellement envie de cette journée mais sans comprendre pourquoi, la robe prévue atténuait l’amertume. Sonnée, incapable de décider car trop occupée à rester debout, elle avait payé et même obtenu la livraison chez elle, à Newhaven, après un dernier essayage.
- J’ai rarement vu un ensemble à ce point réussi.
La vendeuse avait raison, ainsi habillée, Ivanovna était irrésistible, une Reine, du moins la débutante que tout jeune homme aurait rêvé de pouvoir inviter. Elle souriait comme une mère sourit en voyant sa fille en tenue de mariée. Si le jour de l’achat Ivanovna avait pris un plaisir relatif à choisir, découvrir… cette fois il n’en était plus rien. Au contraire, elle sentait la nausée s’emparer d’elle.
- J’apprécie beaucoup la manière dont vous m’avez guidée. Je suis très satisfaite, vraiment.
Un bel effort sur soi pour masquer son mal être… La femme lui avait montré comment plier la robe, la ranger ; comment conserver les volants prévus pour les épaules. Et surtout le petit chapeau, avec ses sortilèges à préserver du temps. Il lui fallait aussi apprendre la bonne manière de le caler sur sa coiffure. Ce fut le plus long. Il est étrange de constater combien nous sommes des machines, commandées par nos instincts, à tenir debout contre vents et marées.
Ivanovna se regarda, imaginant les circonstances qui lui permettraient un jour de donner vie à cette robe qui n’avait désormais plus aucune destination réelle. Un achat comme un autre, presque un luxe… Ce n’était pas tant le prix, ses moyens, sans être illimités, lui permettant un certain nombre de folies. Et ce n’était qu’un début. Mais… le luxe s’était terré dans l’ivresse qui avait été sienne ; se vêtir, s’imaginer, vouloir se montrer. Pouvoir le concevoir comme quelque chose de naturel, de préférable à tout le reste.
***
Personne avant ces moments ne lui avait tenu la main en lui disant qu’elle était jolie ainsi mise en valeur. Il n’est pas tout d’avoir un corps gracieux, elle a depuis longtemps compris que le plus important était de se sentir bien dans sa tête. Comme Aurélia, Siwan… et bien sûr Alyona, dont elle ignore sans doute les tourments intimes parce qu’elle ne pense qu’à elle. Où que portent ses yeux elle voit des filles heureuses, comme si tout était simple. Ce doit être cela avoir des lacunes, du retard. Toujours rattraper ce temps que les autres ont d’avance sur soi. Elle ne voit pas ses réussites et personne n’est là pour les lui faire voir comme le fruit de ce qu’elle est. Injustement, elle oublie les mots d’Aly, parce qu’elle n’a pas le coeur apaisé. Et que les gens qui la contemplent ne voient d’elle qu’une coquille, forcément creuse… Une phrase de sa sœur, qu’elle a entendue au cours de ses recherches résonne encore en elle…. « C’est en m’imaginant ainsi que je parviens à m’aimer ». Les sœurs ont en commun ce trait-là, l’incapacité à voir ce que l’on fait de bien, tout doit toujours être parfait, en toutes circonstances. Et même si les choses sont belles, ce n’est que la normale. Dans ces conditions, on ne peut être heureuse, sauf si… sauf si quelqu’un vous aide, en vous ouvrant les yeux. Ce devait être lui, elle sait maintenant. Et pour l’heure, alors qu’elle paye rubis sur l’ongle la note à cette vendeuse qui aura fait si bien, Ivanovna ne perçoit rien du sens réel de la situation qui se présente à elle. C’est de l’aveuglement. Tout ce qui touche à lui devient fatalement néfaste, pire encore, funeste.
Les instants se mélangent sous son crâne alors qu’elle marche sur le sable. Passé, lointain, ce matin...et demain, et jamais… Lui, Konstantin, Aly et Circéia… Pour se changer les idées, elle a décidé de voler en direction d’ailleurs, une petite plage à dix minutes de vol de Newhaven. Elle a pris l’habitude de s’y promener seule puisque leurs ballades à deux n’existent plus depuis ces derniers mois. Cela aura été un épisode, sans plus. Ici au moins, elle est en paix avec le monde. Bien sûr, le soleil brille alors les enfants jouent, la plage est moins déserte qu’à l’habitude. C’est mieux. On peut se divertir en les regardant vivre, insouciants. Combien en aurait-elle voulu ? Trois, quatre, peut-être plus, on ne choisit pas certaines choses. Commencer par un, c’est bien, commencer par trouver un père. Oui, quelqu’un de responsable, un homme droit. Un homme bon, un sorcier. La tentation de se construire une image de l’homme parfait est là mais elle sait bien qu’il ne faut surtout pas penser ainsi, allonger la liste des qualités requises c’est s’assurer de finir vierge, moniale, auror, sans personne à qui parler sauf une illusion de soi...Les roseaux qui bordent la plage sont un parfait lieu de refuge pour qui veut éviter le vent, et les bruits. Elle finit par s’y cacher, assise, les chaussures dans ses mains pour qu’elles ne soient pas elles aussi ensablées.
Ivanovna voudrait sa forêt, un lieu où l’on se sent en sécurité, elle est vulnérable comme jamais. Ce « sous-bois » constitue un ersatz de refuge, préférable en l’heure. Sortie de son corps, elle observe alentour, non plus dans le but de regarder, profiter. Juste se protéger, elle est une bête traquée. En fait, ce qu’elle aime par dessus tout, c’est être au grand air, se sentir libre. Oui plus encore que l’espace, la liberté. A-t-elle besoin de quelque chose que les études ne lui procurent pas ? Pourquoi fuir ainsi une nouvelle qui ne devrait pas la mettre dans un tel état ?
Les mots de la vendeuse lui reviennent en tête. « La future mariée a renoncé »... Aurélia… Elle semblait tellement sûre d’elle, qu’a-t-il bien pu se passer ? Même pas un mois avant. C’est proprement incroyable. Elle ne parvient toujours pas à réaliser, attend un long moment, presque la tombée de la nuit avant de ressortir de son terrier. Les enfants ont pris la direction de leur maison, les mamans vont avoir à nettoyer leurs pieds, les sandales. Et tout l’attirail emmené ici pour la journée. Cela prend un temps fou aux mères moldues, un peu moins si parmi les gens d’ici il existe des sorcières. Elle n’est pas sûre qu’il y en ait, à sa connaissance il n‘y a pas de communauté sorcière très implantée à Rye. En tout cas, si pieds d’enfants sorciers il y a, ils seront vite débarbouillés. Ici ne restent que des adolescents, attendant la nuit noire pour allumer des feux et se rapprocher selon leurs élans balbutiants. Une ambiance qu’il faut fuir. Mais leur heure n’est pas venue, elle dispose d’un infime répit. Ses cheveux volent au vent, signe que les circulations d’air nocturne se mettent en place. Elle aime ces caresses alternées de bourrasques. On se sent vivre. C’est exactement ce qu’elle est venue chercher ici, la confirmation que tout n’est pas enterré. N’allez pas croire qu’elle se réjouisse de la situation, il souffre. Qui n’en serait pas là ?
Au loin, des navires moldus chargés d’elle ne sait quoi, unique différence avec la Sibérie à l’océan vide de trafic, du moins dans son souvenir. Ici, on vit. Et ce flot ininterrompu de fourmis humaines, sur le sable comme à la surface du Channel rappelle s’il en était besoin que rien ne cesse ici bas. « Ce n’est pas la mort » pourrait-on dire à Gordon. Comme on aurait pu le lui dire, si elle avait parlé des émois de son coeur. Tu n’as rien dit, pauvre idiote, ou si peu. Comment espérais-tu recevoir la moindre compassion ? Il te faut taire tout ça, te taire et t’en tenir à la seule attitude respectable.
Ainsi finit-elle par rentrer à Newhaven, la tête pleine de cet air qui lui assainit le cerveau. Il ne lui faut pas longtemps. Et tandis qu’elle regarde Fleur consommer son nanan, elle se dit qu’elle pourrait peut-être envisager d’habiter dans les environs à l’année. Ou déménager juste pour la fin de ses études. Il reste un an, ce n’est pas un calcul très habile, un an mais un long stage dont elle n’a pas encore vraiment décidé de la forme. A ce sujet, la nouvelle du jour ajoute un élément d’incertitude… Peut-être a-t-elle bien fait de ne pas décider trop vite, faire attendre Madame Tokélau se révèle finalement moins bête qu’on aurait pu le penser. Mais les postes intéressants dans les îles britanniques risquent d’être déjà pris, en tout cas convoités… Penser à Rye lui semble plus sympathique, elle pourrait au moins faire quelques visites, voir si certains biens sont accessibles…
Fleur avale sa pitance à la vitesse de l’éclair, on dirait qu’elle n’a pas mangé depuis des mois. En guise de remerciement, elle vient tournoyer dans les jambes de sa maîtresse, se frottant à elle tout en se léchant les babines. Une goutte d’eau tombe sur son oreille gauche, l’animale se nettoie d’elle en se secouant la tête. La goutte est tombée de la joue d’Ivanovna et plus haut de son œil. D’où lui vient ce sentiment d’infinie tristesse, l’impression que rien ne sera jamais heureux ? Il faut aller très loin, par delà les mers, le Channel, tout changer pour que plus rien ne soit ce qu’il est. Doit-elle vraiment partir à Raiatea s’il faut tout épurer ?
Les instants se mélangent sous son crâne alors qu’elle marche sur le sable. Passé, lointain, ce matin...et demain, et jamais… Lui, Konstantin, Aly et Circéia… Pour se changer les idées, elle a décidé de voler en direction d’ailleurs, une petite plage à dix minutes de vol de Newhaven. Elle a pris l’habitude de s’y promener seule puisque leurs ballades à deux n’existent plus depuis ces derniers mois. Cela aura été un épisode, sans plus. Ici au moins, elle est en paix avec le monde. Bien sûr, le soleil brille alors les enfants jouent, la plage est moins déserte qu’à l’habitude. C’est mieux. On peut se divertir en les regardant vivre, insouciants. Combien en aurait-elle voulu ? Trois, quatre, peut-être plus, on ne choisit pas certaines choses. Commencer par un, c’est bien, commencer par trouver un père. Oui, quelqu’un de responsable, un homme droit. Un homme bon, un sorcier. La tentation de se construire une image de l’homme parfait est là mais elle sait bien qu’il ne faut surtout pas penser ainsi, allonger la liste des qualités requises c’est s’assurer de finir vierge, moniale, auror, sans personne à qui parler sauf une illusion de soi...Les roseaux qui bordent la plage sont un parfait lieu de refuge pour qui veut éviter le vent, et les bruits. Elle finit par s’y cacher, assise, les chaussures dans ses mains pour qu’elles ne soient pas elles aussi ensablées.
Ivanovna voudrait sa forêt, un lieu où l’on se sent en sécurité, elle est vulnérable comme jamais. Ce « sous-bois » constitue un ersatz de refuge, préférable en l’heure. Sortie de son corps, elle observe alentour, non plus dans le but de regarder, profiter. Juste se protéger, elle est une bête traquée. En fait, ce qu’elle aime par dessus tout, c’est être au grand air, se sentir libre. Oui plus encore que l’espace, la liberté. A-t-elle besoin de quelque chose que les études ne lui procurent pas ? Pourquoi fuir ainsi une nouvelle qui ne devrait pas la mettre dans un tel état ?
Les mots de la vendeuse lui reviennent en tête. « La future mariée a renoncé »... Aurélia… Elle semblait tellement sûre d’elle, qu’a-t-il bien pu se passer ? Même pas un mois avant. C’est proprement incroyable. Elle ne parvient toujours pas à réaliser, attend un long moment, presque la tombée de la nuit avant de ressortir de son terrier. Les enfants ont pris la direction de leur maison, les mamans vont avoir à nettoyer leurs pieds, les sandales. Et tout l’attirail emmené ici pour la journée. Cela prend un temps fou aux mères moldues, un peu moins si parmi les gens d’ici il existe des sorcières. Elle n’est pas sûre qu’il y en ait, à sa connaissance il n‘y a pas de communauté sorcière très implantée à Rye. En tout cas, si pieds d’enfants sorciers il y a, ils seront vite débarbouillés. Ici ne restent que des adolescents, attendant la nuit noire pour allumer des feux et se rapprocher selon leurs élans balbutiants. Une ambiance qu’il faut fuir. Mais leur heure n’est pas venue, elle dispose d’un infime répit. Ses cheveux volent au vent, signe que les circulations d’air nocturne se mettent en place. Elle aime ces caresses alternées de bourrasques. On se sent vivre. C’est exactement ce qu’elle est venue chercher ici, la confirmation que tout n’est pas enterré. N’allez pas croire qu’elle se réjouisse de la situation, il souffre. Qui n’en serait pas là ?
Au loin, des navires moldus chargés d’elle ne sait quoi, unique différence avec la Sibérie à l’océan vide de trafic, du moins dans son souvenir. Ici, on vit. Et ce flot ininterrompu de fourmis humaines, sur le sable comme à la surface du Channel rappelle s’il en était besoin que rien ne cesse ici bas. « Ce n’est pas la mort » pourrait-on dire à Gordon. Comme on aurait pu le lui dire, si elle avait parlé des émois de son coeur. Tu n’as rien dit, pauvre idiote, ou si peu. Comment espérais-tu recevoir la moindre compassion ? Il te faut taire tout ça, te taire et t’en tenir à la seule attitude respectable.
Ainsi finit-elle par rentrer à Newhaven, la tête pleine de cet air qui lui assainit le cerveau. Il ne lui faut pas longtemps. Et tandis qu’elle regarde Fleur consommer son nanan, elle se dit qu’elle pourrait peut-être envisager d’habiter dans les environs à l’année. Ou déménager juste pour la fin de ses études. Il reste un an, ce n’est pas un calcul très habile, un an mais un long stage dont elle n’a pas encore vraiment décidé de la forme. A ce sujet, la nouvelle du jour ajoute un élément d’incertitude… Peut-être a-t-elle bien fait de ne pas décider trop vite, faire attendre Madame Tokélau se révèle finalement moins bête qu’on aurait pu le penser. Mais les postes intéressants dans les îles britanniques risquent d’être déjà pris, en tout cas convoités… Penser à Rye lui semble plus sympathique, elle pourrait au moins faire quelques visites, voir si certains biens sont accessibles…
Fleur avale sa pitance à la vitesse de l’éclair, on dirait qu’elle n’a pas mangé depuis des mois. En guise de remerciement, elle vient tournoyer dans les jambes de sa maîtresse, se frottant à elle tout en se léchant les babines. Une goutte d’eau tombe sur son oreille gauche, l’animale se nettoie d’elle en se secouant la tête. La goutte est tombée de la joue d’Ivanovna et plus haut de son œil. D’où lui vient ce sentiment d’infinie tristesse, l’impression que rien ne sera jamais heureux ? Il faut aller très loin, par delà les mers, le Channel, tout changer pour que plus rien ne soit ce qu’il est. Doit-elle vraiment partir à Raiatea s’il faut tout épurer ?
Les saisons de nos coeurs.
Saison 12 : Les pensées informulables
Vendredi 25 Août 2051,
après la cérémonie de remise des diplômes
de l'IMSM (Hybride, année1),
les deux étudiants ont été reçus.
après la cérémonie de remise des diplômes
de l'IMSM (Hybride, année1),
les deux étudiants ont été reçus.
- Tu vas vraiment acheter une maison ?
- C’est un projet bien avancé oui. J’en ai assez de remonter en Écosse régulièrement. Enfin d’ailleurs, de moins en moins mais bon… et je ne sais pas vivre enfermée dans un appartement. Je suis comme Fleur, j’ai besoin du grand air.
- Et sans indiscrétion, tu penses t’installer dans quel endroit ?
- J’ai trouvé une petite maison au milieu d’un bras de forêt entre Hastings et Rye, suffisamment à l’intérieur des terres pour ne pas risquer demain de la voir engloutie par les flots, et très facile à interdire aux moldus. Je m’occuperai de la rendre incartable si l’affaire se fait... en tout cas… mon cher Gordon, vous serez, Aly, Siwan et toi mes premiers invités en cas de !
Elle sourit, heureuse d’avoir si vite trouvé un sujet de conversation avec lui. Assis sur les marches menant à la bibliothèque de l’Institut, ils sont comme d’habitude en avance sur le travail à venir et préparent un mois de Septembre qui s’annonce intensif. A ceci près que pour l’heure, ils en restent à échanger les nouvelles. Et les questions immobilières sont bienvenues, l’un comme l’autre esquivant opportunément le sujet qu’ils ont en tête. Pour Ivanovna en tout cas c’est un fait. Elle n’en est toujours pas revenue, de cette annulation. Dans le monde sorcier qui n’est quand même pas si peuplé, il lui semble que cela aurait dû faire davantage de bruit. En même temps, elle n’a pas beaucoup fréquenté ses congénères ces temps-ci, Août a été consacré à l’organisation de l’année qui s’annonce, entre poursuite d’une réflexion peu fructueuse quant à son stage de deuxième année et quête d’un futur nid.
- Elle est… grande ?
- Oh non ! C’est une maison construite par un français, dans le style de chez lui. Le vendeur… comment donc a-t-il nommé cela déjà ?...Un penty je crois… en fait c’est plutôt mini mais c’est vraiment ce que je cherche. Tout en pierre, toit en ardoise, une grande pièce en bas, une en haut avec salle de bains… Et une extension… magique… Bon, il faudra faire des travaux mais cela n’est rien en comparaison de ce que j’ai déjà fait pour rendre de nouveau Wick habitable à l’époque. Non, vraiment, une affaire… et puis…
Elle hésite. Mais un jour venu il faudra bien oser alors pourquoi pas aujourd’hui ?
- … Un sous-sol est existe déjà, immense espace sur trois niveaux. Je veux dire… on peut aisément y installer un laboratoire. Comme ça, si jamais je ne trouve pas mieux, je pourrai mener seule mes travaux.
Le garçon ne répond rien aussi décide-t-elle de prendre les devants.
- Enfin…. Au cas où l’envie te prendrait, j’aurai sans doute besoin d’un assistant !?
Elle lui donne un gentil coup de coude, une façon de montrer qu’il demeure dans ses plans à elle quoi qu’il arrive. Mais elle sait pertinemment qu’elle visera bien plus haut le temps venu. Elle veut, à la différence de sa mère, devenir une chercheuse reconnue, ici ou ailleurs mais qui sera payée pour ce qu’elle fera, qu’elle fera bien, consciencieusement, sans aucun effet de manche. Ivanovna ne le sait pas mais c’est là sa principale différence, Circéia avait au fond d’elle l’envie d’être en haut de l’affiche, ce qu’elle fut d’ailleurs, au moins le temps d’une année à l’ISDM. Ivanovna n’y prétendra qu’au travers d’une découverte majeure, potentiellement à son nom.
- Je te suivrai au bout du monde tu le sais…
Il le dit. Presque les mêmes mots qu’il y a un an. Mais le pense-t-il vraiment ? Ivanovna devrait s’enorgueillir en entendant cela. Au contraire, elle se sent emprisonnée. Disons que le sentiment ne lui est en rien étranger, elle considère souvent que c’est ainsi qu’elle doit envisager sa vie alors… mais habituellement, cela la taraude par le fait d’éléments extérieurs à elle. Or dans le cas présent, elle sent monter en elle un déchirement qui n’a pas fini de la séparer en deux. Elle pourrait jouer de la fragilité actuelle du garçon. Et l’attirer à elle comme une araignée face à sa proie prisonnière d’une toile atrocement posée dans la zone de vulnérabilité de Gordon. Les chances seraient grandes, le gibier malade est plus facile à attraper. Mais ce n’est pas elle. La jeune sorcière ne se voit pas agir ainsi, il ne saurait en être question. Pourtant... le simple fait que cette idée lui traverse l’esprit la choque. Honteuse alors qu’elle veut avant tout accompagner son… ami, elle est en lutte pour repousser cette possibilité et ne plus penser qu’à l’aider à franchir l’obstacle que constitue assurément une immense déception. Il fait bonne figure mais Ivanovna le côtoie depuis assez longtemps pour sentir la peine dessous la peau. Lui changer les idées est la meilleure des choses à faire. Elle est bien payée pour savoir combien ces moments sont insupportables. Les minutes qui leur sont arrachées, celles durant lesquelles on pense à autre chose sont tellement précieuses que, même si elles ne sont qu’un onguent passager, on n’en souvient toute notre vie. Et le soignant est dans ces jours-là celui que l’on oublie jamais. Elle doit absolument évacuer cette pensée indigne d’elle.
- … tu ne me réponds pas ?
Vite, dire n’importe quoi mais ne pas laisser une fois encore les silences mettre en lumière les errements qui nous traversent. Si nous donnons l’impression que nous réfléchissons, c’est qu’il y a matière. Et un esprit quelque peu enquêteur finira toujours pas émettre une hypothèse proche de celle qui nous ronge.
- Je t’ai déjà parlé de Raiatea non ?
Habile. Le projet Tokélau. Au point mort mais lui ne le sait pas. Et ils en ont un peu parlé, à une époque ou Gordon n’aurait jamais pu y être associé. Le stage de deuxième année, loin de la Grande Bretagne, possibilité insensée mais à l’époque où Madame Tokélau lui en a parlé, s’éloigner de lui était plus qu’une chance. Elle n’a pas de prime abord l’idée folle, si elle est réalisable à deux, d’y aller mais en tout cas, si le but est de remettre du charbon dans la discussion présente, c’est un très bon sujet. Il réfléchit aussi poursuit-elle en tentant de construire un début d’éventualité.
- Regarde ! On va en duo dans une île paradisiaque, étudier ce que nous aimons toi comme moi et qui nous permettrait ensuite de concrétiser le parfait projet de fin d’études ! Le tout avec des colliers à fleur en guise de blouses de travail !…
Elle parle avec une distance telle qu’il est manifeste qu’elle plaisante plus qu’autre chose. Gordon sourit, sans trop savoir quoi répondre. Premier objectif atteint, il a oublié le silence précédent, du moins peut-elle le croire.
-...enfin, tu sais… je n’ai rien décidé, en fait c’est plus une idée dépaysante qu’autre chose. J’aurais surtout peur de ne pas travailler. J’imagine que l’ambiance ne m’inciterait pas aux efforts que je pense devoir fournir…
Elle s’approche de lui, en gardant une distance raisonnable.
- Disons que c’est un fantasme peu onéreux !?!… en tout cas, on peut toujours chercher une opportunité qui nous implique toi et moi. Sur le papier, c’est peut-être quelque chose que certains centres de recherche attendent. Je ne sais pas… Qu’est-ce que tu en dis ?
Elle ne s’en rend pas compte mais elle est à deux doigts d’intriguer dans le but de faire leur stage en duo. Ivanovna pratique l’art de la négociation express avec talent. Mais il n’est pas sûr que son camarade soit dans cette ligne de futur-là…
- L’idée est séduisante mais à tout prendre, je crois encore préférer travailler dans ton sous-sol… Je pense que nous devons demeurer proches des meilleurs centres de recherche, s’éloigner, c’est aussi ne plus exister à leurs yeux. Nous devons rester visibles, plus que cela...lisibles.
Il a tellement raison. Ivanovna est soulagée d’avoir su masquer le trouble intérieur qui l’a traversée. Elle ne pensait pas sérieusement construire quoique ce soit sous une maison qui n’est pas encore sa propriété au demeurant. Alors qu’il l’envisage comme une possibilité crédible est inespéré. Sa décision est prise en tout cas, elle va laisser les choses se faire, naturellement. Car aucune autre issue n’est véritablement concevable.
- Tu as raison. Si nous voulons exister, il faut rester dans leur périmètre décisionnel. Je ne veux pas vivre comme ma mère, à courir après l’argent et une reconnaissance qui ne viendra jamais. Et puis...il faut que je te dise…
Les mots qui viennent vont sortir d’eux-mêmes, fondateurs de la suite mais elle ne le sait pas encore.
-… je suis vraiment heureuse quand je travaille avec toi. Ici, j’ai trouvé ma famille, Alyona, Siwan et toi…
Elle a opportunément associé les deux femmes, sans y avoir réfléchi mais cela permet aux mots de ne pas jeter le trouble. Elle parle bien de ses études, d’un corps social dont elle a été privée trop longtemps, qui donne un sens à tout cela, un équilibre. Elle sourit.
- C’est pour ça que tu veux t’installer dans le Sud ?
- Oui, je me sens bien ici. Ce n’est pas une question de climat. Et j’aime ma maison de Wick. Mais il faut savoir tourner la page. Je sens que c’est le moment. J’ai la chance de pouvoir le faire sans devoir compter les gallions. Je ne vais pas me plaindre. Je n’ai jamais été aussi heureuse…
Sers oreilles pourraient tomber à l’écoute de ses derniers mots. Le coeur est loin de ces analyses-là, il se trouve que ces pensées sortent de la partie raisonnable de la sorcière. Son cerveau a parlé. Elle est heureuse de sa vie, en la mettant en perspective, depuis son retour de Sibérie jamais elle n’a été à ce point épanouie. Alors elle dit vrai. Même si le garçon assis à côté d’elle n’est pas son amoureux, même si elle rêve qu’il le devienne enfin, elle a bien fait de dire ce qu’elle a dit. Cela réconforte Gordon, qui voit en elle un modèle de sérénité, alors qu’il ne sait absolument rien des horreurs qu’elle a traversées.
- Je suis content pour toi, tu le mérites tellement. Je me souviens la première fois que je t’ai vue, à Poudlard, après ton retour. Tu étais…
Le garçon n’ose pas dire ce dont il se souvient. A l’époque, les filles tombaient comme des mouches. Et il ambitionnait de partir en AMICO.
- Une loque, on peut le dire….
Tandis qu’il la regarde, dure et réaliste en parlant d’elle-même, il n’entend rien à la gymnastique intérieure qu’Ivanovna vient d’exercer. Dans ce jeu des apparences, peu importent leurs intentions, les femmes ont toujours un temps d’avance.
- C’est un projet bien avancé oui. J’en ai assez de remonter en Écosse régulièrement. Enfin d’ailleurs, de moins en moins mais bon… et je ne sais pas vivre enfermée dans un appartement. Je suis comme Fleur, j’ai besoin du grand air.
- Et sans indiscrétion, tu penses t’installer dans quel endroit ?
- J’ai trouvé une petite maison au milieu d’un bras de forêt entre Hastings et Rye, suffisamment à l’intérieur des terres pour ne pas risquer demain de la voir engloutie par les flots, et très facile à interdire aux moldus. Je m’occuperai de la rendre incartable si l’affaire se fait... en tout cas… mon cher Gordon, vous serez, Aly, Siwan et toi mes premiers invités en cas de !
Elle sourit, heureuse d’avoir si vite trouvé un sujet de conversation avec lui. Assis sur les marches menant à la bibliothèque de l’Institut, ils sont comme d’habitude en avance sur le travail à venir et préparent un mois de Septembre qui s’annonce intensif. A ceci près que pour l’heure, ils en restent à échanger les nouvelles. Et les questions immobilières sont bienvenues, l’un comme l’autre esquivant opportunément le sujet qu’ils ont en tête. Pour Ivanovna en tout cas c’est un fait. Elle n’en est toujours pas revenue, de cette annulation. Dans le monde sorcier qui n’est quand même pas si peuplé, il lui semble que cela aurait dû faire davantage de bruit. En même temps, elle n’a pas beaucoup fréquenté ses congénères ces temps-ci, Août a été consacré à l’organisation de l’année qui s’annonce, entre poursuite d’une réflexion peu fructueuse quant à son stage de deuxième année et quête d’un futur nid.
- Elle est… grande ?
- Oh non ! C’est une maison construite par un français, dans le style de chez lui. Le vendeur… comment donc a-t-il nommé cela déjà ?...Un penty je crois… en fait c’est plutôt mini mais c’est vraiment ce que je cherche. Tout en pierre, toit en ardoise, une grande pièce en bas, une en haut avec salle de bains… Et une extension… magique… Bon, il faudra faire des travaux mais cela n’est rien en comparaison de ce que j’ai déjà fait pour rendre de nouveau Wick habitable à l’époque. Non, vraiment, une affaire… et puis…
Elle hésite. Mais un jour venu il faudra bien oser alors pourquoi pas aujourd’hui ?
- … Un sous-sol est existe déjà, immense espace sur trois niveaux. Je veux dire… on peut aisément y installer un laboratoire. Comme ça, si jamais je ne trouve pas mieux, je pourrai mener seule mes travaux.
Le garçon ne répond rien aussi décide-t-elle de prendre les devants.
- Enfin…. Au cas où l’envie te prendrait, j’aurai sans doute besoin d’un assistant !?
Elle lui donne un gentil coup de coude, une façon de montrer qu’il demeure dans ses plans à elle quoi qu’il arrive. Mais elle sait pertinemment qu’elle visera bien plus haut le temps venu. Elle veut, à la différence de sa mère, devenir une chercheuse reconnue, ici ou ailleurs mais qui sera payée pour ce qu’elle fera, qu’elle fera bien, consciencieusement, sans aucun effet de manche. Ivanovna ne le sait pas mais c’est là sa principale différence, Circéia avait au fond d’elle l’envie d’être en haut de l’affiche, ce qu’elle fut d’ailleurs, au moins le temps d’une année à l’ISDM. Ivanovna n’y prétendra qu’au travers d’une découverte majeure, potentiellement à son nom.
- Je te suivrai au bout du monde tu le sais…
Il le dit. Presque les mêmes mots qu’il y a un an. Mais le pense-t-il vraiment ? Ivanovna devrait s’enorgueillir en entendant cela. Au contraire, elle se sent emprisonnée. Disons que le sentiment ne lui est en rien étranger, elle considère souvent que c’est ainsi qu’elle doit envisager sa vie alors… mais habituellement, cela la taraude par le fait d’éléments extérieurs à elle. Or dans le cas présent, elle sent monter en elle un déchirement qui n’a pas fini de la séparer en deux. Elle pourrait jouer de la fragilité actuelle du garçon. Et l’attirer à elle comme une araignée face à sa proie prisonnière d’une toile atrocement posée dans la zone de vulnérabilité de Gordon. Les chances seraient grandes, le gibier malade est plus facile à attraper. Mais ce n’est pas elle. La jeune sorcière ne se voit pas agir ainsi, il ne saurait en être question. Pourtant... le simple fait que cette idée lui traverse l’esprit la choque. Honteuse alors qu’elle veut avant tout accompagner son… ami, elle est en lutte pour repousser cette possibilité et ne plus penser qu’à l’aider à franchir l’obstacle que constitue assurément une immense déception. Il fait bonne figure mais Ivanovna le côtoie depuis assez longtemps pour sentir la peine dessous la peau. Lui changer les idées est la meilleure des choses à faire. Elle est bien payée pour savoir combien ces moments sont insupportables. Les minutes qui leur sont arrachées, celles durant lesquelles on pense à autre chose sont tellement précieuses que, même si elles ne sont qu’un onguent passager, on n’en souvient toute notre vie. Et le soignant est dans ces jours-là celui que l’on oublie jamais. Elle doit absolument évacuer cette pensée indigne d’elle.
- … tu ne me réponds pas ?
Vite, dire n’importe quoi mais ne pas laisser une fois encore les silences mettre en lumière les errements qui nous traversent. Si nous donnons l’impression que nous réfléchissons, c’est qu’il y a matière. Et un esprit quelque peu enquêteur finira toujours pas émettre une hypothèse proche de celle qui nous ronge.
- Je t’ai déjà parlé de Raiatea non ?
Habile. Le projet Tokélau. Au point mort mais lui ne le sait pas. Et ils en ont un peu parlé, à une époque ou Gordon n’aurait jamais pu y être associé. Le stage de deuxième année, loin de la Grande Bretagne, possibilité insensée mais à l’époque où Madame Tokélau lui en a parlé, s’éloigner de lui était plus qu’une chance. Elle n’a pas de prime abord l’idée folle, si elle est réalisable à deux, d’y aller mais en tout cas, si le but est de remettre du charbon dans la discussion présente, c’est un très bon sujet. Il réfléchit aussi poursuit-elle en tentant de construire un début d’éventualité.
- Regarde ! On va en duo dans une île paradisiaque, étudier ce que nous aimons toi comme moi et qui nous permettrait ensuite de concrétiser le parfait projet de fin d’études ! Le tout avec des colliers à fleur en guise de blouses de travail !…
Elle parle avec une distance telle qu’il est manifeste qu’elle plaisante plus qu’autre chose. Gordon sourit, sans trop savoir quoi répondre. Premier objectif atteint, il a oublié le silence précédent, du moins peut-elle le croire.
-...enfin, tu sais… je n’ai rien décidé, en fait c’est plus une idée dépaysante qu’autre chose. J’aurais surtout peur de ne pas travailler. J’imagine que l’ambiance ne m’inciterait pas aux efforts que je pense devoir fournir…
Elle s’approche de lui, en gardant une distance raisonnable.
- Disons que c’est un fantasme peu onéreux !?!… en tout cas, on peut toujours chercher une opportunité qui nous implique toi et moi. Sur le papier, c’est peut-être quelque chose que certains centres de recherche attendent. Je ne sais pas… Qu’est-ce que tu en dis ?
Elle ne s’en rend pas compte mais elle est à deux doigts d’intriguer dans le but de faire leur stage en duo. Ivanovna pratique l’art de la négociation express avec talent. Mais il n’est pas sûr que son camarade soit dans cette ligne de futur-là…
- L’idée est séduisante mais à tout prendre, je crois encore préférer travailler dans ton sous-sol… Je pense que nous devons demeurer proches des meilleurs centres de recherche, s’éloigner, c’est aussi ne plus exister à leurs yeux. Nous devons rester visibles, plus que cela...lisibles.
Il a tellement raison. Ivanovna est soulagée d’avoir su masquer le trouble intérieur qui l’a traversée. Elle ne pensait pas sérieusement construire quoique ce soit sous une maison qui n’est pas encore sa propriété au demeurant. Alors qu’il l’envisage comme une possibilité crédible est inespéré. Sa décision est prise en tout cas, elle va laisser les choses se faire, naturellement. Car aucune autre issue n’est véritablement concevable.
- Tu as raison. Si nous voulons exister, il faut rester dans leur périmètre décisionnel. Je ne veux pas vivre comme ma mère, à courir après l’argent et une reconnaissance qui ne viendra jamais. Et puis...il faut que je te dise…
Les mots qui viennent vont sortir d’eux-mêmes, fondateurs de la suite mais elle ne le sait pas encore.
-… je suis vraiment heureuse quand je travaille avec toi. Ici, j’ai trouvé ma famille, Alyona, Siwan et toi…
Elle a opportunément associé les deux femmes, sans y avoir réfléchi mais cela permet aux mots de ne pas jeter le trouble. Elle parle bien de ses études, d’un corps social dont elle a été privée trop longtemps, qui donne un sens à tout cela, un équilibre. Elle sourit.
- C’est pour ça que tu veux t’installer dans le Sud ?
- Oui, je me sens bien ici. Ce n’est pas une question de climat. Et j’aime ma maison de Wick. Mais il faut savoir tourner la page. Je sens que c’est le moment. J’ai la chance de pouvoir le faire sans devoir compter les gallions. Je ne vais pas me plaindre. Je n’ai jamais été aussi heureuse…
Sers oreilles pourraient tomber à l’écoute de ses derniers mots. Le coeur est loin de ces analyses-là, il se trouve que ces pensées sortent de la partie raisonnable de la sorcière. Son cerveau a parlé. Elle est heureuse de sa vie, en la mettant en perspective, depuis son retour de Sibérie jamais elle n’a été à ce point épanouie. Alors elle dit vrai. Même si le garçon assis à côté d’elle n’est pas son amoureux, même si elle rêve qu’il le devienne enfin, elle a bien fait de dire ce qu’elle a dit. Cela réconforte Gordon, qui voit en elle un modèle de sérénité, alors qu’il ne sait absolument rien des horreurs qu’elle a traversées.
- Je suis content pour toi, tu le mérites tellement. Je me souviens la première fois que je t’ai vue, à Poudlard, après ton retour. Tu étais…
Le garçon n’ose pas dire ce dont il se souvient. A l’époque, les filles tombaient comme des mouches. Et il ambitionnait de partir en AMICO.
- Une loque, on peut le dire….
Tandis qu’il la regarde, dure et réaliste en parlant d’elle-même, il n’entend rien à la gymnastique intérieure qu’Ivanovna vient d’exercer. Dans ce jeu des apparences, peu importent leurs intentions, les femmes ont toujours un temps d’avance.