Libre Galway L'odeur des cartons à déballer

Librairie
Chapitre Oublié

CHEMIN DE DRAOÍCHT
LUNDI 21 AOÛT 2051


A une semaine de l'ouverture, Niall s'était décidé à fermer le livre qu'il lisait pour rejoindre ceux qui l'attendaient, scellés dans les nombreux cartons de la librairie. Encore assis à la terrasse du fameux Chemin qui marquait un nouveau chapitre de sa vie, l'ancien libraire de Fleury & Bott terminait son café sans se presser. Les jambes croisées, la main gauche fermant délicatement son ouvrage gallois, et la droite déposant la tasse en porcelaine, il observait ces nouveaux passants auxquels il lui faudrait s'habituer. Forcé de s'intéresser à ce nouveau public qu'il finirait par côtoyer, Niall commençait son apprentissage : que pouvaient bien recherchaient ceux qui foulaient à cet instant les pavés de cette rue irlandaise ? Quels étaient leurs goûts en matière de littérature ? Trouveraient-ils son idée idiote ? Devrait-il mettre la clé sous la porte après quelques mois ? Et son atelier ? Lorsque la magie existait, les sorciers avaient-ils réellement besoin de son expertise pour soigner les ouvrages de chacun ?

La dernière gorgée qu'il finit d'avaler mit fin à ses questionnements qui n'obtiendraient, de toute manière, pas de réelle réponse aujourd'hui. Déposant alors quelques mornilles à côté de la petite coupelle – de quoi régler sa consommation, mais également celles que les serveurs s'offriraient –, l'Irlandais se leva et remercia la serveuse d'un revers de main tout à fait poli. Son livre dans la main, il parcourut sans hâte les quelques mètres qui le séparaient de sa librairie.

Sa librairie. Il lui avait fallu se trouver face à la devanture pour que ce simple mot s'imprègne. Le bail avait pourtant été signé il y a plusieurs jours déjà, il lui en faudrait encore d'autres pour réaliser que les clés qu'il triturait dans sa poche droite était bien les siennes. Le dos bien droit devant la boutique, le regard relevé vers son nom, Niall souriait et savourait cet instant. Plus de décisions à faire valider, plus de trésorerie étrange que la fameuse guilde des marchands modifierait, plus d'hypocrisie dans les contrats de fournisseurs. En somme, le libraire observait sa liberté et il comptait bien faire tout son possible pour la garder le plus longtemps possible. Après tout, il n'avait fait que quitter un Chemin pour rejoindre un autre ; l'exercice restait le même et ses compétences n'avaient pas changé. Au contraire, après son voyage au Japon, il pouvait même dire qu'il avait gagné en expertise.

Alors voilà, le tintement des clés que les doigts de Niall provoquaient s'était enfin tu en ouvrant cette nouvelle porte. La main sur la poignée, il ne prit pas la peine de refermer derrière lui et sortit sa baguette pour ouvrir les volets en bois de l'entrée et du fond de la pièce. Les rayons d'un soleil matinal traversaient alors la boutique dans toute sa longueur, et éclairèrent les fameux cartons que le sorcier était venus déballer. Il en avait non seulement à exposer, d'autres à réparer, mais encore beaucoup à estimer. C'est que l'ancien propriétaire lui avait légué un sacré lot de trouvailles en tout genre. Chinées par ci par là, chaque carton représentait des heures de discussions et de négociations pour être finalement laissé dans un coin et remis à plus tard. Le plus tard de Niall était donc devenu cette semaine ; du moins, pour le plus urgent. Le reste, il le programmerait au fil des mois à venir.

Le libraire aurait pu s'aider de quelques doses de magie, mais il avait préféré s'essayer à la méthode plus classique. Ainsi, il enchainait quelques allers retours entre sa boutique et le devant de celle-ci, entassant de gros cartons les uns par dessus les autres, attendant d'être triés, et prenait parfois une ou deux pauses pour souffler et replacer sa mèche qui semblait souffrir de cet exercice de rangement.

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Libre pour une personne qui passerait par là. Sinon, ce sera un petit solo de rentrée.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
Lundi 21 août 2051
Librairie
Le Chapitre Oublié
22 ans


« Tu es sûre que tu ne veux pas m'accompagner ? insiste Oswald après s'être débarrassé de l'emballage de la pâtisserie que nous mangions en marchant. Ma tante est une femme géniale, je suis sûr qu'elle te plairait. »

Je connais suffisamment Oswald pour savoir que si je lui dis que je me fiche de sa tante, son visage se fermera. Il partira sans demander son reste sans ne plus m'inviter nulle part pendant quelques temps, le temps de digérer l'agacement que je lui inspire. Alors je me retiens et ce n'est pas la chose la plus facile que j'ai faite ces derniers temps. Néanmoins, un soupir traverse mes lèvres.

« Je préfère me promener dans la rue. Seule.
C'est vrai que tu ne connais pas... »

C'est Oswald qui m'a proposé de venir sur le Passage de Draíocht avec lui. C'est venu au détour d'une conversation, un jour où nous nous baladions dans le Londres moldu en compagnie d'Ashley : ils étaient tous les deux choqués d'apprendre que je n'avais plus remis les pieds en Irlande depuis mon enfance, quand mes parents nous emmenaient partout mes frères et moi pour nous faire découvrir le monde. Oswald et Ashley n'ont pas eu l'air de comprendre quand je leur ai expliqué que je n'en avais rien à faire de la rue sorcière irlandaise. Je n'étais pas étonnée, donc, quand Oswald m'a envoyé ce hibou pour me proposer de l'accompagner, car il devait rendre visite à sa tante. Et j'ai accepté. Car ça me faisait quitter la maison quelques heures. Pour me donner l'illusion que je suis capable de m'occuper loin de Kristen de temps en temps, même si je ressens cette douleur au fond de mon cœur, comme à chaque fois que le m'éloigne d'elle. Ces derniers temps, j'ai l'impression d'être ivre de nos moments passés ensemble, même quand il ne s'agit que de trouver dans une brocante une bibliothèque qui irait bien dans notre salon. Ce sont les mots comme notre qui me rendent ivre de ce drôle de bonheur effarant et angoissant dans lequel je vis depuis que nous avons emménagé ensemble.

« Bon, alors on se retrouve tout à l'heure alors, me salue Oswald en s'éloignant dans la rue. Près du salon de thé, là !
Ouais, voilà. »

Je le salue à peine en retour, m'éloignant déjà pour profiter de ma découverte de ce lieu que je ne connais pas en toute quiétude. Sur mon épaule, Zikomo sort le bout de son museau pour regarder autour de lui : il apprécie de découvrir toutes ces nouvelles choses. En arrivant, il a dit qu'il n'avait jamais été en Irlande et qu'il aimerait en découvrir les paysages et la culture. Nous commencerons par cette rue sorcière et plus tard, peut-être reviendrons-nous pour nous éloigner dans les terres.

Une main glissée au fond de la poche de la cape légère que je porte par-dessus mon tee-shirt, je marche au rythme paisible d'une promeneuse qui n'a rien d'autre de prévu à son emploi du temps que ce qu'elle est actuellement en train de faire. C'est pourquoi en passant près de cette vitrine devant laquelle s’amoncellent des cartons, je ralentis le pas. Ce sont des cartons de livres, c'est ce qui m'interpelle. L'homme étant rentré à l'intérieur de la boutique, les bras bêtement chargés d'un carton — n'est-il pas sorcier ? —, je m'approche, intriguée par la couverture vieillie d'un livre sur laquelle est dessiné ce qui ressemble vaguement à une baguette magique. Appréhender la magie dans un siècle où la technologie prend le pas sur la nature. Un simple coup d'œil me suffit pour me rendre compte que ce bouquin, comme tous les autres, date au moins du début du siècle : cela se voit à l'édition et aux pages jaunies.

C'est sans y penser que j'attrape le livre pour en regarder la quatrième de couverture, persuadée que j'aurais le temps de prendre connaissance du sujet et de reposer le livre avant que l'homme ne me surprenne.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
Niall avait l'impression que les cartons ne désempilaient pas. Etrange sensation, donc, puisqu'il était persuadé que la rue, elle, finirait pas l'engloutir s'il ne donnait pas un coup de baguette rapidement. Dans son tri, ses actions trébuchaient aussi vite que ses pieds dans les cartons posés à l'entrée : il en déposait un premier, se promettant de l'ouvrir lorsqu'il en aurait fini avec les ouvrages traitant de magie naturelle, puis revenait à un dont la même promesse attendait déjà depuis une heure. A mesure qu'il en déposait un devant sa vitrine, affirmant qu'ainsi, il ne l'oublierait pas, il finissait par avoir des cartons à ouvrir à l'intérieur et à l'extérieur. Le jeune manager qu'il était à Fleury & Bott aurait trouvé l'organisation bien pathétique et ne se serait sûrement jamais employé s'il s'était rencontré. La faute au stress de rentrée, il fallait croire.

En sortant du petit atelier du fond de la boutique, celui qui servirait à réparer les livres de celles et ceux qui voudraient bien les lui confier, Niall s'était enfoncé une pointe dans son pouce, la faute au trou du carton qu'il n'avait pas jugé bon d'arranger. D'un claquement de langue et d'un froncement de sourcils agacés, Niall posa la boite sur son comptoir et porta son pouce à sa bouche pour faire disparaître la goute de sang qui commençait à apparaître. Les Moldus et leur peur du tétanos deviendraient fous s'ils le voyaient, mais le libraire avait déjà posé ses yeux sur quelque chose qui le fit rapidement oublier la douleur et le goût du fer qui avait touché sa langue.

En réalité ce quelque chose était un quelqu'un, et c'était même une jeune femme, penchée sur un de ses livres laissés dangereusement à la portée de tout sorcier. Niall avait étonnamment une confiance aveugle envers les Irlandais, et ne craignait absolument pas d'être volé. Alors s'il restait là, debout, depuis le fond de sa librairie, à observer cette sorcière inspecter son livre, ce n'était pas pour mieux appeler la police sorcière, mais simplement pour observer la curiosité d'une première passante. Il fallait dire qu'elle avait de l'audace, cette jeune femme. Niall, bien que doté d'une grande curiosité, n'aurait jamais frôlé l'impolitesse d'ouvrir un carton pour jeter un oeil ; quand bien même les plus grands ouvrages s'y seraient trouvés. Mais c'était un léger sourire curieux qui s'était dessiné sur le visage du gérant, et son âme de passionné mourrait déjà d'envie de connaître le titre de l'objet saisi. Son épaule qui s'était appuyée contre le mur sans qu'il ne s'en rende compte venait de se redresser, prête à reprendre du service. Niall jeta un rapide coup d'oeil à sa tenue qui n'était pourtant pas des plus exemplaires, épousseta rapidement sa chemise à carreaux marron beige et rejoignit celle qu'il espérait ne pas faire fuir. Car oui, il fallait bien l'admettre, le libraire pouvait oublier que parfois, les passants ne souhaitaient rester que passants. La faute à une curiosité et une joie trop envahissantes.

– Quel est l'ouvrage qui a réussi à interrompre votre promenade sur le Chemin ?, demanda-t-il en slalomant entre les deux cartons posés dans son entrée. Vous savez ce que Ollivander disait des baguettes ? C'est un peu la même chose des livres, je crois.

Niall était resté dans l'encadrement de la porte, laissant ainsi une certaine distance formelle entre les deux ; c'est qu'il n'avait pas envie de lui donner l'impression qu'il la poussait à l'achat. D'ailleurs, sa caisse n'était même pas déballée.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
Le résumé s'offre à moi et j'oublie que je ne n'étais que de passage, que je me suis arrêtée à cause d'une simple curiosité. Les mots m'embarquent comme ils le font si souvent, qu'importe maintenant si le gérant que j'ai vu rentrer dans la boutique tout à l'heure — à moins qu'il ne soit qu'un employé — m'aperçoit durant mon méfait. Le résumé est en fait une bout de l'introduction de l’œuvre. L'autrice, dans le style familier des universitaires, donne un bref aperçu de son travail et je découvre avec plaisir que sa façon d'écrire est épurée de ce petit quelque chose de hautain que je n'aime pas chez certains de mes pairs (et que j'ai malheureusement retrouvé dans les articles de Hepner, ce qui ne m'a pas réjouit puisque je les ai apprécié).

L'homme revient si soudainement qu'il m'arrache à ma lecture. Je lève vivement ma tête vers lui. En fait, ce n'est pas tant qu'il revient. C'est comme s'il était subitement là alors qu'il ne l'était pas avant. Je l'observe de la tête au pied, faisant rapidement le tri dans mon esprit sur l'ordre de réponse que je vais donner à ses deux questions. J'ai l'impression qu'il m'est familier mais je laisse cette interrogation inutile de côté, pour l'instant.

« Que c'est la baguette qui choisit son sorcier, » tenté-je en me souvenant de l'adage du fameux vendeur de baguette.

Je jette un regard perplexe au livre que je tiens encore entre mes doigts. Un sourcil s'arque sur mon front. Mes yeux passent du livre à l'homme, puis de l'homme au livre.

« Appréhender la magie dans un siècle où la technologie prend le pas sur la nature, lis-je d'une voix académique, avec une petite moue sur les lèvres. De Farah Idrissi. »

Je fronce les sourcils en retournant de nouveau le livre pour observer le résumé. Je ne sais pas si ce livre m'a choisi ni même si c'est celui qui me correspond. Si je crois au fait que les baguettes choisissent leur sorcier — sinon comment cela se ferait-il que ma baguette japonaise me réponde aussi bien ? —, car c'est de la magie, je ne pense absolument pas que ça fonctionne pareil pour les livres. Après tout, ce n'est que du papier. Ça ne comporte pas la moindre once de magie. Ce n'est qu'un objet inanimé.

« Je pense pas que les livres choisissent leur lecteur, dis-je finalement sans détour en ramenant mes yeux sur l'homme dont le profil m'est décidément plus que familier. C'est juste un livre que j'ai choisi au hasard, parce que sa couverture m'a attiré l’œil. »

Il semble bien plus âgé que moi, donc nous ne nous sommes pas connus à Poudlard. L'un des amis de mes frères ? Possible. Ils ont défilé à la maison depuis mon enfance et je ne me souviens pas de la plupart.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
Niall n'avait jamais eu la prétention d'affirmer détenir des vérités que tous devaient partager. Certes, durant ses années estudiantines, il s'était souvent prêté à l'exercice d'avancer ses meilleurs arguments pour convaincre ou persuader, mais aujourd'hui, ce qu'il préférait, c'était connaître le cheminement de pensées des autres. Ainsi, lorsque la sorcière avait répété l'adage d'Ollivander, il ne l'avait pas pris pour un signe qu'elle le rejoignait dans son idée, mais tout simplement qu'elle le connaissait. D'ailleurs, il appréciait ce qu'il voyait dans ce regard plutôt perplexe, et dans ce geste qui l'avait accompagné. Il y voyait une réflexion, et s'il y avait réflexion, il y avait discussion.

Le titre du fameux livre dérobé avait envoyé Niall tout droit dans une recherche mentale de ce que l'ouvrage présentait. Comme si ses mains avaient pu le saisir, il semblait fouiller le carton à la recherche d'un indice, cherchant à se visualiser l'ouvrir plus tôt pour mieux se rappeler, en vain. Après quelques secondes de remémoration à la vitesse de l'éclair, il en était venu à la conclusion que non, il ne lui disait rien. Ni la couverture, ni l'autrice. Toutefois, aucune honte ne parcourut le corps du sorcier. Au contraire, cette méconnaissance semblait le faire sourire ; effet d'une réponse parfaite à ce que la jeune femme venait de confier.

– Juste un livre choisi au hasard ?, répéta-t-il, en s'avançant vers elle, un doux sourire en coin. Ses deux mains vinrent se poser sur l'objet alors même que ses yeux demandaient la permission de le lui retirer. Alors comment expliquez-vous que ce livre ne me dise rien ? Il est pourtant en ma possession et trônait de toute évidence en haut de cette pile ; pile que j'ai moi-même portée jusqu'ici.

Sa tête s'était penchée pour mieux observer cette fameuse couverture, pensant que peut-être un quelconque souvenir de l'avoir déjà tenu en main referait surface, mais la petite moue qui s'en suivit confirma définitivement qu'il la découvrait pour la première fois.

– L'avez-vous ouvert ? Je vous ai vue observer le résumé, et je ne sais pas vous, mais moi, je ne leur fais pas tellement confiance.

Puis, de sa main gauche, il tendit à nouveau l'ouvrage de cette fameuse Farah Idrissi et le lui rendit, l'invitant d'un regard silencieux à le découvrir autrement que par sa première et quatrième pages de couverture.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
En parlant, il s'approche si près de moi que j'en viens à me demander s'il va vouloir récupérer le livre et me reprocher de m'être servie sans le moindre remords. Et remord je n'ai toujours pas mais je serai bien embêtée que ce qui n'est qu'une banale conversation se transforme en une dispute. Et le voilà qui approche la main ! Mais son comportement est tellement en désaccord avec le sourire doux qui lui étire les lèvres et qui rend son visage encore plus familier que je ne peux rien faire d'autre que de lui permettre de récupérer son bien au lieu de le redéposer sur le carton d'un air énervé comme je me suis vue le faire.

J'observe l'homme faire avec curiosité. Il regarde le livre comme il l'a fait avec moi, sans se départir d'un sourire dont je ne comprends pas l'origine mais qui ressemble quand même pas mal à ceux de papa, ce genre de sourires qui sert à attendrir un visage plus qu'à exprimer une réelle émotion. Comment je pourrais expliquer que ce livre ne lui dit rien ? Je fronce doucement les sourcils. Quel rapport avec le fait que je pense que ce livre ne m'a pas choisi, exactement ? Je le laisse s'approprier davantage l'ouvrage qu'il ne connait apparemment pas en essayant de comprendre, en vain, sa phrase. Oui, c'était un choix du hasard et je ne vois toujours pas le lien entre ce hasard et sa méconnaissance. Qu'est-ce que je ne saisis pas, au juste ?

Il me tend de nouveau le livre. Les yeux coincés dans les siens dans l'espoir, peut-être, que la couleur de ses yeux me permette de mieux comprendre, je récupère le livre. Je suis agréablement étonnée qu'il me permettre de poursuivre ma découverte.

« Ce serait idiot de s'arrêter à une quatrième de couverture, » commenté-je simplement en ouvrant le livre.

Il m'a invité à le feuilleter alors je vais le feuilleter. Je passe la page du titre, je jette un coup d’œil à la date de publication — 2012, comme je le pensais en début de siècle — et me plonge dans le sommaire sans me soucier du regard que l'homme fait peser sur moi. Je découvre dans le titre des chapitres des pistes de réflexion vers lesquelles se dirigera l'autrice dans son étude auxquelles je n'avais absolument pas songé en lisant le résumé. Un bref sourire apparaît sur mes lèvres et je coule un regard vers l'homme, avant de prendre ma décision.

Je tourne le livre pour lui présenter le sommaire.

« Je n'avais pas prévu la piste de réflexion du chapitre cinq, » lui dis-je simplement parce que ça se voit qu'il est comme moi, que c'est le genre de chose, d'étonnement qu'il peut apprécier — n'est-il pas libraire ?

Puis j'enchaine, presque sans aucune transition car la question tourne dans mon esprit et qu'elle ne me laissera pas en paix tant que je ne l'aurais pas posée :

« Quel lien entre le hasard qui m'a fait choisir ce livre et le fait que vous ne le connaissiez pas alors qu'il fait parti de votre fonds ? »

Je fronce les sourcils en lui opposant cette question, avec l'air sérieux de celle qui a besoin de réponse et qui ne pourra pas penser à autre chose tant qu'elle n'en aura pas eu.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
Niall pencha la tête sur le côté, marquant l'évidence qu'il rejoignait et qu'elle venait d'émettre. En effet, ce serait peut-être idiot de s'arrêter au dos d'un livre, mais grand est le nombre de lecteurs qui ne s'en privent pas. Certains ont besoin de lectures simples, d'histoires qui les font rêver sans leur apporter un goût trop amer de leur réalité, d'autres s'aventureront plus loin en s'assurant que leur achat correspondra à ce qui leur est parfaitement nécessaire. En lisant le sommaire, par exemple. Car comment prouver à un livre – ou un libraire – que rien dans cette journée n'a été écrit pour que ces deux éléments se rencontrent ?

Niall ne prit pas le sourire de la sorcière pour argent comptant. Il savait bien qu'il lui restait encore quelques étapes avant d'arriver à ce qu'il souhaitait montrer, mais s'accorda tout de même un léger sourire. Un de ceux qui invitent à continuer si l'autre s'en sent prêt. Ne souhaitant pas faire durer le suspens plus longtemps – et surtout parce qu'il n'y tenait plus –, il se mit à répondre en s'appuyant sur le carton d'où sortait le livre.

– Ce matin, vous avez décidé de passer par ici. Peut-être est-ce habituel, peut-être que non. Ce matin, j'ai décidé d'ouvrir ma boutique une semaine avant son ouverture. J'y ai déposé ces trois gros cartons, ai choisi d'en garder d'autres à l'intérieur parce que je pensais connaître leur contenu et où les ranger. Lorsque vous êtes passée par ici, vous les avez donc vus, et pourtant c'est celui-ci qui vous a attirée. Le libraire se redressa et s'approcha de la sorcière en reprenant. Dans ce même carton, se trouvent deux piles de livres, et pourtant, c'est sur la pile de droite que s'est posé votre regard, et c'est précisément ce livre qui vous a attirée. Il pointa du doigt l'ouvrage et sourit avant de reprendre. De toutes les occasions de tomber dessus, c'est moi qui en avais le plus, et pourtant, c'est vous qu'il a choisi. Il laissa un temps à la sorcière pour assimiler sa logique qui n'appartenait peut-être qu'à lui et termina. Le titre et son cinquième chapitre ne m'ont jamais interpellé, je n'avais rien à y trouver, mais vous, oui. Alors prenez-le, finit-il par lâcher d'un geste qui signifiait qu'il lui offrait. Prenez-le, lisez-le et revenez-me dire ensuite si rien n'a changé.

Niall aurait évidemment bien accepté une quelconque défaite. Peut-être que tous ne pouvaient pas voir la magie comme il la voyait, lui, mais s'il pouvait tenter de retirer les œillères de certaines, alors il lui fallait tenter.

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Je ramène légèrement mon bras vers moi une fois que l'homme a regardé le sommaire, comprenant qu'il ne compte pas prendre de nouveau du livre. Et plutôt que de commenter ce fameux cinquième chapitre, il décide plutôt de répondre à ma question. Comme elle continue de me distraire et de me perturber, je referme le livre et le ramène contre mon ventre, mon regard vrillé à celui de l'homme et mon attention toute tournée vers lui. La tête penchée sur le côté, les sourcils froncés mais le regard ouvert, je l'écoute dérouler sa théorie avec la patience d'un homme qui essaie de faire comprendre ce qu'il a en tête plutôt que de l'imposer.

Mes yeux suivent ses propos. Un coup d’œil vers la librairie, un coup d’œil vers les cartons que je vois entassés à l'intérieur, puis vers ceux qui se trouvent autour de nous, avant de ramener mes yeux sur lui. J'écoute, je regarde mais je comprends dès les premiers mots que je ne suis pas et ne serai jamais d'accord avec ce qu'il raconte. Pourtant, je ne l'interromps pas, je le laisse parler. Ce qu'il dit ne m'intéresse pas, c'est sa façon de le dire qui me plait. Et puis qui sait, il pourrait me prouver que j'ai tort de ne pas être d'accord avec lui ?

La conclusion tombe si subitement que j'écarquille les yeux et commence à secouer la tête avant qu'il termine. Il n'a pas eu le temps de me convaincre, mais je ne pense même plus à ça, trop étonnée par sa proposition : il veut me confier l'un de ses livres. Si j'aime la proposition de le lire et de revenir lui en parler, je ne peux tout simplement pas accepter ce qui me semble manquer totalement de logique. Pourquoi proposer un livre à une inconnue qu'il ne connait pas et qui pourrait tout aussi bien disparaître avec son ouvrage ?

J'aspire une goulée d'air, mon visage exprimant mon refus catégorique, et à peine termine-t-il de parler que j'enchaine, toujours en secouant la tête de droite à gauche :

« Je ne peux pas accepter et puis vous ne savez même pas si je reviendrai vous le rendre un jour, ce livre, » lui dis-je d'une voix mécontente.

Mais en même temps que je prononce ces mots, je me demande pourquoi je refuse. L'habitude, peut-être ? Le manque d'envie de lui être redevable pour ce geste gentil ? Si lui ne le sait pas, moi je sais très bien que je reviendrai lui rendre le livre, même si je dois prendre sur mon temps libre pour cela. Alors pourquoi devrais-je refuser ? Après tout, ce livre m'intrigue et maintenant que j'ai découvert ce fameux chapitre cinq, j'ai bien envie de me familiariser avec le reste. Mais ça me semble si illogique, cette preuve de confiance qui sort de nulle part que je ne me sens pas capable d'accepter. Enfin, pas pour le moment. En attendant, j'ai une théorie à démonter.

« Puis votre théorie, j'y adhère pas, vous savez. Ça ressemble un peu trop au destin. Comme si j'étais destinée à être ici aujourd'hui, face à vous, avec ce livre dans les mains, ajouté-je avec un rire dans la voix qui ne se voit pas sur mon visage. Mais en réalité, je suis ici mais j'aurais très bien pu ne pas l'être si j'avais accepter d'accompagner... »

Je fais un geste vers le bout de la rue où a disparu Oswald, mais c'est tellement inintéressant dans mon discours que je décide de ne pas aller jusqu'au bout.

« Enfin, peu importe. Et vous, vous auriez très bien pu ouvrir votre boutique demain. Ou j'aurais pu passer dix minutes avant et vous ne m'auriez même pas vu. En réalité, tout ça, c'est juste le hasard. »

Bien que légèrement perturbée par son étrange confiance, ce n'est pas avec l'envie de lui prouver qu'il a tort, que je dis ça, mais simplement pour faire comme il a fait : pour partager mon point de vue.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
L'offre du livre essuya un refus quelque peu catégorique auquel Niall ne s'attendait pas. Malgré la réponse de la jeune femme, il peinait à dire si ce refus était présenté par politesse ou tout simplement en refus total de la théorie présentée. Loin d'en être vexé, il s'était d'ailleurs amusé de sa remarque. Lorsque certains désirent se montrer sous leur meilleur jour, cette jeune femme préfère montrer le moins bon : se présenter comme celle qui ne rendra potentiellement pas son livre. Alors oui, un peu étonné mais surtout amusé, Niall avait placé son commentaire dans un coin de sa tête. Avant d'y répondre, il avait une théorie à avancer.

Et puisque la sorcière en avait de nombreuses choses à dire sur cette théorie, Niall se dit qu'il lui fallait prendre le temps de l'écouter comme elle avait pris soin de le faire. Ainsi, les bras croisés par la curiosité, mais aussi amusé, il se montra totalement attentif et prit appuis sur un de ses cartons suffisamment lourd pour porter son poids. D'un rapide coup d'œil, il vérifia qu'aucun des livres ne serait endommagé par cet acte – Niall n'était pas du genre à hurler lorsqu'une page était cornée puisqu'il pouvait tout simplement la réparer – et bloqua son regard sur son interlocutrice.

Peut-être maintenant avait-il sa réponse : son refus était sûrement davantage lié au refus de sa théorie plutôt qu'au refus d'obtenir un livre. Et pour cause, elle n'y adhérait pas, disait-elle. Alors il écouta jusqu'au bout ce fameux hasard qui luttait pour prendre place dans son discours, face au destin que Niall avait inséré plus tôt, et lorsqu'elle l'acheva par cette phrase bien catégorique et sans retour, il haussa les épaules.

– Je vois que le mot destin vous effraie, plaisanta-t-il. Au final, peu importe comment vous le nommez ; hasard, destin, ça n'a pas tellement d'importance. Il se redressa comme pour mieux réfléchir à ses prochains mots et reprit. Laissez-moi vous poser une question : lorsque vous vous exercez à un sortilège, vous intéressez-vous à chacun des mouvements de votre baguette, à chaque syllabe prononcée, à chaque infime fluctuation de votre magie... ou simplement au résultat ? Le libraire laissa quelques secondes à la sorcière le temps d'y réfléchir et poursuivit. Vous pourriez observer votre magie sans pour autant comprendre comment chaque élément contribue au résultat final, vous pourriez même être persuadée que certaines choses ne sont que des coïncidences. Pourtant nous savons vous et moi que la magie suit sa logique. Alors oui, ajouta-t-il en haussant les épaules, vous auriez pu venir un autre jour, dix minutes plus tôt ou plus tard et ne jamais poser les yeux sur ce carton. Et pourtant, de toutes les possibilités, c'est précisément celle-ci qui s'est produite. Alors, je vous le demande : à partir de combien de coïncidences cesse-t-on de parler de hasard ?

Niall ne bougea pas et reprit son sourire avec une hâte encore plus grande de connaître son avis. C'était toute la curiosité de l'ancien Serdaigle qui parcourait son corps et son esprit. Si la jeune femme était plus proche, elle y verrait à quel point cette discussion faisait dilater les pupilles de l'Irlandais, tant le débat lui plaisait.

Mais avant...

– Oh, et vous avez raison, pour le livre, concéda-t-il, je ne peux pas le savoir. Alors je vous le demande : comptez-vous me le rendre ?

Et évidemment, peu importe sa réponse, Niall l'aurait acceptée comme vérité. Et peu importe sa réponse, l'offre du livre tiendrait toujours. Il était si persuadé que la découverte de ce livre n'avait rien à voir avec le hasard qu'il était prêt à ne jamais ouvrir sa boutique si cela pouvait la faire changer d'avis. Quoi qu'au fond, il devait bien admettre que ce n'était pas tant cette finalité qu'il recherchait, mais une simple ouverture à voir les choses autrement.

Libre Galway L'odeur des cartons à déballer
J'ai pendant longtemps catégorisé les personnes selon leur réaction à mon opinion contraire à la leur. Il y a ceux qui se braquent et qui deviennent moins intéressants, ceux qui pensent que j'ai tort et qui en deviennent carrément idiots, et enfin, il y a ceux qui ont le même regard que cet homme, un regard dans lequel brille l'intérêt pour le débat. Ce sont ces derniers qui s'attirent de ma part mes meilleures faveurs. J'aime débattre et cela ne me dérange pas d'avoir tort si l'on me propose en face un contre argument intéressant auquel je n'avais pas réfléchi avant. Le seul problème aujourd'hui, c'est que ce débat n'en est pas vraiment un. Le destin, le hasard, il n'y a rien de concret là-dedans, rien de scientifiquement exact ni prouvable. Mais ce n'est pas grave. Je suis prête à écouter ce qu'il a à dire, car je vois bien qu'il n'est pas du genre à se vexer de mon opinion différente de la sienne.

Je déchante dès les premiers mots. Il sourit, pourtant, et semble amusé, mais... Moi, effrayée ? Il l'affirme avec une telle assurance ! Un sourcil un peu ahuri se dresse sur mon front et je ne cache rien de ce que m'inspire cette affirmation lorsqu'une petite moue s'installe sur mes lèvres. Est-ce une technique pour me pousser dans mes retranchements ? Je ne suis pas effrayée par le destin. Je ne crois juste pas qu'il existe. Chacun est libre de choisir ce qu'il fera de sa vie, il n'y a que ceux qui sont effrayés par cette même vie qui pensent qu'un destin existe ; sans doute sont-ils rassurés lorsqu'ils se disent "c'était écrit". Je ne suis pas comme ça, voilà tout.

Je décide de mettre de côté la perplexité dans laquelle m'a plongé cette affirmation pour me concentrer sur le reste. Et reste, il y a ! Il est plutôt bon pour défendre son point de vue, lui, non ? Ça me plait, aussi puis-je facilement calmer mon ego quelque peu froissé — car oui, c'était bien de ça dont il était question, d'un ego froissé — pour l'écouter avec attention, aussi surprise que ravie qu'il compare tout cela avec la magie. Ça, ça me parle vraiment. Quand il évoque la logique de la magie, posant cette question dont la réponse est tellement évidente, j'affiche un petit rictus suffisant. Voyons, c'est de magie dont nous parlons, je ne vais pas croire que la magie n'est qu'une suite de coïncidences idiotes ! La magie, c'est de la logique, c'est un fonctionnement pensé, réfléchi !

Je croise les bras, non pas parce que je me ferme à la conversation, mais au contraire parce que je m'y intéresse. Je fais attention de ne pas abîmer le livre. Aussitôt son discours terminé, les sourcils froncés, j'aspire une goulée d'air pour lui dérouler ma réponse qui hurle dans ma tête tant j'ai envie de la sortir. Réponse qui éclate dans mon esprit quand il me questionne sur ce fameux livre.

Je décroise aussitôt les bras pour le regarder. Je ne peux pas m'empêcher d'être déçue. J'ai refusé par manque de logique, pas par manque d'envie. Il va me le reprendre, n'est-ce pas ? Je lui jette un regard. Non, réalisé-je soudainement. Ce n'est pas ce qu'il a dit. Il me demande si je vais le lui rendre, comme s'il me laissait encore le choix de partir avec. Je le trouve franchement naïf pour un libraire. J'espère que mon père n'est pas comme lui à prêter un livre à la première venue, en prenant le risque que le livre ne repasse jamais la porte du Dôme Libre. Mais après tout, ce n'est pas mon problème si cet homme se fait du mouron quand il verra que je ne le ramènerai ni la semaine prochaine ni la semaine suivante, non ? J'ai besoin de temps pour étudier ce genre de livre.

« Non, affirmé-je alors en dressant le menton, gardant le livre par-devers moi. Pas si votre proposition tient toujours. Pour votre question, là... »

Je le désigne d'un coup du menton, l'englobant dans sa totalité. Sa question, son point de vue, son opinion, les choses bizarres auxquelles il croit.

« Il y a des coïncidences qui n'en sont pas. Par exemple, le fait que nous soyons en train de parler n'en est pas une : j'ai attrapé un livre dans un carton dans une rue, poussée par une curiosité plutôt impolie. Vous êtes le libraire de cet endroit, c'est normal que vous soyez venu me parler. Et si nous sommes en train de débattre, c'est parce que vous n'êtes pas... Un homme véhément ou alors que vous aimez trop le fait de parler avec des inconnus pour m'engueuler. Ce n'est pas une coïncidence, c'est juste votre caractère et le mien qui nous ont mené ici. Vous parliez de magie... La magie suit une logique mise en place par ceux qui créent les sortilèges. Je suis bien placée pour le savoir, j'ai créé un sortilège pas plus tard que l'année dernière à l'université. Mais tout ça... »

Je désigne cette fois ci d'un geste plus large du bras les cartons qui nous entourent et la boutique du monsieur.

« C'est du hasard. J'aurais pu arriver dix minutes plus tôt et ne jamais poser les yeux sur ce carton, et vous savez pourquoi ? Parce que vous auriez été dehors et que je n'aurais pas voulu prendre le risque que vous me parliez, voilà tout. Ce livre... » Je lève l'ouvrage entre nous et en regarde la couverture. « Il ne m'était pas destiné, il m'a pas choisi. C'est vrai que j'ai bien envie de l'étudier, maintenant que je l'ai trouvé, mais si je l'avais jamais lu, ça aurait pas changé ma vie. »

Je l'affirme dans un haussement d'épaules, tout en ramenant mes yeux sur l'homme.

« Ce qui se passe ici n'est pas quelque chose qui devait arriver. C'est juste en train de se passer. Si on enlève un des éléments qui m'a amené ici, évidemment que ça aurait pu se passer différemment. C'est pas le destin, c'est juste la vie. »