Je vois la vie en Rose
Mardi 22 août 2051
11h39
Répertoire PNJ
Reducio
Honor Brando, 44 ans Reducio
Oscar Brando, 42 ans
Reducio
Claire Harper, 38 ans Reducio
Rose Tyler, 17 ans
La question de Rose atteignit enfin les oreilles de l'adolescent, qui se redressa subitement. Narcisse n'avait pas touché à son assiette depuis le début de leur repas, il n'avait pas faim. Face à lui, la jeune femme lui lançait un regard circonspect, le visage plissé. Les mots restaient bloqués dans la gorge de Narcisse, qui ne put que refermer la bouche, après avoir de nouveau essayé de parler.
"Sérieux, t'es constipé aujourd'hui ? J'pensais qu'on était cools.
— C'est... c'est cool, c'est cool, mais..."
Elle arqua un sourcil, déposant finalement sa fourchette sur le bord de son assiette. Il aurait tellement voulu la regarder dans les yeux, il voyait bien qu'elle cherchait son regard. Une grande inspiration, il posa ses mains sur la table.
"Euh... C'est... c'est juste... j'ai b'soin d'te parler d'un truc... d'un truc que j'aime pas.
— Balance."
D'une voix grave, Rose se redressa à son tour, après un instant de silence. Il avait plusieurs fois essayé de répéter ce qu'il avait à dire, comment le présenter et le chemin de ses pensées. Mais plus il essayait de s'y accrocher, plus les mots le fuyaient. Son esprit spiralait, bloquant sur les mêmes embûches, le laissant échoué et silencieux durant plusieurs secondes encore.
"Bah... tu sais, les vacances sont bientôt finies..."
Silence et immobilité, il sentit le poids sur ses épaules s'alourdir.
"Et... euh... on va bientôt reprendre les cours... j'vais... tu vas... On...
— Bon, Captain Obvious, t'as quoi à dire ?"
Comme propulsé contre un mur, Narcisse ne put que se redresser et foncer dans le tas.
"On fait quoi ? Après ?"
La jeune femme l'observa un moment, sans répondre. Faisant appel à toutes ses forces, l'adolescent la regardait sans faiblir, cherchant ses yeux, appelant ses mots de son âme. Il avait tant réfléchi à la démarche à suivre, il avait tant parlé, encore et encore, à sa famille. Quelle était la bonne solution ? Comment savoir s'il agissait comme il fallait ? Une partie de lui se refusait à demander à Rose de lui faire confiance, de ne pas poser de question et de la faire souffrir. L'idée lui avait plusieurs fois traversé l'esprit. S'il était le premier à faire le pas, si de lui-même, il lui expliquait qu'en raison de son école, il ne pouvait pas continuer de la voir. Après tout, tant qu'elle ne souffrait pas, il pourrait faire avec.
Alors pourquoi lui avait-il demandé cela ? Pourquoi ne s'en était-il pas tenu à son plan d'origine ? Il avait besoin de savoir, il avait besoin d'en parler avec Rose. Mais la jeune femme ne lui offrir qu'un regard abyssal, indéchiffrable, qui lui glaça le sang. Sa nuque picota avant qu'elle ne reprenne, le poing serré.
"Comme ça, on fait quoi ? Après quoi ?
— Bah... on...
— Non, on va rien du tout."
Un coup de massue s'abattit sur le crâne de Narcisse, qui se recroquevilla instinctivement, réduit au silence. La jeune femme face à lui avait commencé à se redresser, se levant presque, le visage rougi par l'émotion.
"C'était pas évident ? Pourquoi tu demandes un truc pareil ? Je sais très bien que ça arrive, que l'été va bientôt finir, j'ai déjà commencé à faire mes putains de cartons, et tu m'rappelles que c'est bientôt fini ?!"
Sa voix montait dans les aigus, manquant de casser sur certaines syllabes, son index était braqué sur l'adolescent contrit.
"Mais... pardon, j'voulais pas...
— Arrête ! Tu voulais rien du tout, tu sais très bien comment ça va finir, tu l'savais très bien.
— Mais non ! Je savais pas, j'te l'promets, je...
— Non mais, et puis quoi encore ? Tu crois vraiment que j'vais accepter une relation à distance où on pourra même pas s'appeler ?! Même pas un message, rien ? Tu... J'ai d'autres choses à faire, Narc. Crois pas qu't'es l'seul, j'peux très bien m'en sortir sans toi, j'vais pas m'amuser à t'attendre pendant que Môsieur fait sa putain d'école mystère où il a pas le droit à internet, prends-moi pour une conne."
Narcisse ne sentit même pas les quelques regards qui commençaient à s'agglomérer sur le couple. Les mots de Rose avaient marqué de façon indélébile son esprit.
"Mais... j'voulais...
— Tu voulais quoi, hein ?! T'es chiant, tout s'passe bien, c'était cool, et puis... tu... pourquoi t'as voulu en parler, on savait très bien tous les deux comment ça allait finir ! Tu veux quoi, c'était ça que tu voulais me dire ?
— Non... je...
— Alors quoi ?!
— J'sais même pas... on... c'qu'on a fait... on est... on était quoi ?"
Un courant d'air s'insinua entre les deux adolescents. Seule la respiration rythmée et puissante de la jeune femme perturbait le silence. Elle s'était tout à fait relevée, désormais, ses mains agrippaient la nape, ses articulations blanchies par la tension. Narcisse doutait parfois d'être encore assis, tant son regard glissait sur tout, incapable de s'arrêter sur le moindre élément qui l'entourait.
Ce ne fut qu'après avoir entendu un reniflement qui releva sans réfléchir les yeux. Rose avait les larmes aux yeux. Cette vision, plus que tous les mots qu'il avait entendu, acheva de transpercer sa poitrine d'une douleur poignante. L'idée même que par sa faute il ait pu amener son amie au bord des larmes lui était insupportable. Sans y penser, il leva doucement la main vers elle.
"Rose... j'suis désolé...
— Ouais, bah moi aussi !"
D'un geste rageur, elle s'essuya les yeux, avant de reculer sa chaise.
"Vraiment, tu m'as bien eu, avec ton p'tit jeu à la con. J'ai pas que ça à faire ! J'm'en sortais très bien avant, et j'vais rien changer de mes projets pour toi, dans tes putains de rêves !"
Totalement pris de court, l'adolescent ne put que contempler l'index accusateur que Rose brandit une ultime fois à son visage. Peut-être qu'elle parla encore après, il ne s'en rappelait pas. Il ne put que l'observer s'éloigner d'un pas vif, développant un trésor d'efforts pour lui tourner le dos et ne pas tourner un instant son visage vers lui. Même lorsqu'elle se figea à l'entrée, les épaules tremblotantes, elle ne se retourna finalement pas.
Il était incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Que lui avait-il dit ? Que lui avait-il réellement demandé ? Il repassait ses mots dans sa tête, encore et encore, en silence, le regard rivé sur la chaise qu'occupait Rose.
Il demeura figé tant et si bien qu'un serveur, après une longue attente, eut la miséricorde de lui offrir un deuxième jus de fruit. Que Narcisse ne but pas, au demeurant.
Je vois la vie en Rose
Vendredi 25 août 2051
09h12
L'ancienne militaire conservait chaque souvenir qu'elle avait de lui, et des moments passés ensemble. Et même lorsqu'elle ressortait de l'hôpital, même lorsqu'elle revenait d'une longue mission, pas même lorsqu'elle avait frôlé la mort à l'époque de la guerre entre moldus et sorciers, il avait toujours réussi à sourire. Son sourire ineffaçable, indicible, cet optimisme qui le caractérisait tant, qu'elle aimait si profondément chez lui, était mort depuis son dernier rendez-vous avec Rose. Comment ne pas être secouée jusqu'aux tréfonds ? Oscar et Claire aussi, n'en revenaient pas.
Les préparations pour le déménagement s'étaient déroulés comme dans un rêve. Honor prit un tournant avec souplesse, faisant ronronner le moteur de la voiture, en jetant un regard dans le rétroviseur. Narcisse n'avait pas bougé. Le regard vide, son portable entre les mains. Décoiffé et les cernes tirées. Un frisson manqua de faire vomir l'ancienne militaire, qui maudit tout autant sa propre faiblesse que cette Rose. Oscar et Claire se tenaient de part et d'autres de l'adolescent, chacun observant le plus parfait silence. Mais leur présence rassurante aux côtés de Narcisse lui permit, de temps à autres, de respirer. Un simple soupir, suivi d'une grande inspiration. Honor ne comptait plus les fois où il avait tenté de parler, sans réussir à le faire.
Depuis trois jours, il peinait, s'excusait, bégayait et recommençait. Il tournait en rond dans ses propres pensées, ne mangeait plus et ne bougeait plus.
Comment Honor avait-elle pu laisser une chose pareille arriver ? Elle se mordait les doigts désormais, d'avoir été si laxiste. Elle avait su, dès la première seconde, comment une rencontre pareille se terminerait. Ses mains serrèrent le volant, elle regardait droit devant, incapable d'à nouveau jeter un regard dans le rétroviseur. Elle avait sondé son cœur, redoutant ce qu'elle pourrait y trouver. Et fut infiniment soulagée de constater qu'elle n'en voulait à personne d'autre qu'elle-même.
Elle n'en voulait pas à Claire, son amante, qui avait poussé à Narcisse à écouter son cœur. En d'autres circonstances, n'importe quel autre adolescent aurait dû suivre ce conseil. Combien de peines de cœur Claire avait-elle connu ? Un nombre incalculable. Et pourtant, même aujourd'hui, elle voulait guider son filleul sur le chemin merveilleux de l'amour. Comment blâmer Claire pour avoir voulu faire connaître à Narcisse ce qu'il était tout à fait en droit de connaître ?
Elle n'en voulait pas non plus à Oscar, comment aurait-elle pu ? Il avait été si parfait, comme toujours. Une nouvelle fois, Honor ressentit une douce chaleur qui lui parcourut la poitrine. Quelle chance elle avait de l'avoir dans sa vie.
Et au final, elle n'en voulait pas à Rose. Ce n'était pas faute d'avoir essayé. Cette jeune femme qui lui ressemblait tant sur certains points, qui devait, elle aussi, être victime de ces tracas de l'âme. Oui, elle devait souffrir aussi, mais Honor s'en moquait. Cette jeune fille n'était pas son enfant. Et jusqu'à nouvel ordre, elle était celle qui lui a brisé le cœur. Son sang bouillonnait encore, rien que d'y penser.
"On arrive bientôt à Cork."
Sa voix grave glissa sur les âmes présentes, les éveillant de sa puissance.
La majeure partie de la maison était désormais vide. Le chemin était suffisamment long jusqu'à Londres, il avait fallu planifier plusieurs déménageurs. Tout ce qu'il restait dans cette voiture étaient quelques affaires essentielles pour s'installer, et la petite famille en peine. Oscar fut le premier à réagir à la voix de sa femme, en posant la main sur l'épaule de Narcisse. La blonde somnolait à côté de son filleul, sa tête reposant sur son autre épaule.
L'adolescent inspira profondément, et passa sa main sur ses yeux. Il dégaina son portable une dernière fois, pour tapoter son écran.
"J'envoie un dernier message à Rose... j'lui dis que je m'en vais.
— Oh, Narc..."
Claire, après avoir baillé, sentit les larmes lui monter aux yeux. La psychiatre garderait toute sa vie le souvenir déplaisant d'avoir été celle qui lui avait expliqué que Rose l'avait bloqué sur WhatsApp. Honor ne s'opposa pas, après tout, un message qui ne partirait jamais ne pourrait pas faire davantage de mal.
Aussi, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle vit le visage de Narcisse brusquement s'illuminer.
"Elle l'a lu ?!
— Elle t'a débloqué ?? Fais voir !"
Claire bondit pour regarder le portable, que l'adolescent contemplait incrédule en tremblant.
"Elle t'a débloqué ! Elle écrit !"
Oscar souriait, mais son regard était dirigé sur sa femme. Sur Honor, qui s'était mise à serrer le volant, dont le sang n'avait fait qu'un tour, et qui déjà, bouillonnait de l'intérieur. Il savait mieux que personne à quel point elle s'en voulait de ressentir ce qu'elle ressentait. Elle avait même ralenti, pour permettre au temps de mieux s'écouler, dans l'attente de recevoir le fameux message.
L'adolescent s'immobilisa avec Claire. Honor regarda enfin dans le rétroviseur, en silence. L'annonce tomba comme un couperet.
"Elle... elle veut qu'on s'voit."
Je vois la vie en Rose
Narcisse sentait le regard de sa mère posé sur sa nuque.
Elle était la seule qui s'était décidée à rester, incapable de laisser son fils sans surveillance au milieu de la foule. Elle était là, quelque part, au milieu de cette foule qui l'entourait, des badauds qui allaient et venaient, chacun trop occupés à regarder leur plan et leur itinéraire. Ceux et celles qui passaient les grandes portes automatiques de la gare, sans accorder de regard pour autre chose que leurs horaires. L'entrée de la gare, ou la sortie, pour ceux qui venaient de l'autre côté. Narcisse avait une heure, plus ou moins. Il en avait plus, lorsqu'il s'était installé non loin de l'entrée.
Incapable de s'asseoir, il trépignait sur place, se rongeant ongle après ongle, avant de commencer à attaquer l'intérieur de ses joues à coups de dents maladroits.
Rose devait le rejoindre ici, il y a déjà quinze minutes. Il avait simplement donné sa localisation, que ses parents avaient déjà garé la voiture pour attendre. Honor l'avait accompagné, et depuis, plus rien. Il n'osait pas regarder son téléphone, de voir un message qu'il n'aurait pas voulu recevoir. Il cherchait dans toutes les directions, appréhendant autant qu'il attendait avec impatience le moment fatidique.
L'adolescent n'eut aucun mal à la repérer, au détour d'un croisement, de l'autre côté de la rue. Immédiatement, il sentit ses lèvres s'étirer, suivi par une lourde sensation dans sa poitrine. Instinctivement, tout son corps s'était tourné dans sa direction, et il aurait voulu la rejoindre immédiatement. Elle se figea lorsqu'elle le vit, un bref instant. Quelques passants leur coupèrent la route, s'introduisant dans leur immobilité contemplative. Narcisse la détaillait du regard, elle avait les cheveux attachés en une queue de cheval brouillonne, et était vêtue d'un survêtement gris. Elle ne s'était pas maquillée, et il sourit malgré lui en sentant son cœur s'emballer en la regardant.
D'un regard, il hocha la tête vers elle, et elle traversa la rue, les bras serrés autour d'elle, avant de s'arrêter juste en face de lui. Leurs yeux ne se détachèrent pas, quelques secondes durant. Narcisse sentit toutes les vagues qu'il avait accumulé ces derniers jours rugir en lui. Lui intimant ordre contradictoire sur ordre contradictoire, ses pensées baignaient dans une eau pétillante mais rayonnante.
"Narc... je... déso
— J'suis déso..."
Tous deux prirent la parole en même temps, et s'interrompirent brusquement. Elle rajusta une mèche rebelle derrière son oreille, Narcisse loupa un battement de cœur lorsqu'il vit les yeux de la jeune femme humides. Pire que cela, les cernes de Rose étaient aussi marqués que devaient l'être les siennes. A mieux y regarder, ses cheveux étaient même décoiffés, et scintillaient moins sous le soleil gris que les dernières fois.
"Narc... tu pleures."
Sans un mot, il sentit alors l'humidité sur ses joues, qu'il essuya d'un coup de main en pouffant d'un faible rire.
"Rose... pardon, je... j'ai trop déconné, je...
— Non, mais... ok... tu... bon, ok. C'est, c'est moi... je suis, désolée."
Elle avait replacé ses bras sur sa poitrine, les croisant plus fortement que jamais. Tous deux peinaient à maintenir le contact visuel, mais Narcisse sentait ses yeux irrémédiablement attirés par le visage de la jeune femme. Était-elle en train de trembler ? Lui-même sentait la faiblesse de ses genoux, et à quel point ils le lâcheraient s'il leur en donnait la moindre occasion. De tout son être voulut, en cet instant, il voulait prendre Rose dans ses bras. Il serra les poings en silence, avant de secouer la tête.
"Non, j'ai...
— Euh... vraiment. J'ai... j'ai trop... j'ai... j'voulais pas... que ça s'passe comme ça... comment j't'ai parlé. J'y pense tout le temps. J'ai jamais voulu te dire les choses comme ça.
— Rose, on peut en parler, là, s'il te plaît.
— Ok..."
Un grand courant d'air s'échappa de la gare au passage d'un train, sifflant jusque dans les cheveux des deux adolescents. Il réalisa alors qu'il pouvait sentir son parfum désormais, et il était différent. Les traces de fruits et de sucre n'étaient pas ici aujourd'hui. Il ne sentait que la sueur de la jeune femme, l'odeur de ses vêtements, se dissipant au vent. Narcisse ferma les yeux et serra les dents.
"Bon... Je... j'ai bientôt ma rentrée, et puis, je déménage à Londres... Et... je... je sais pas quoi faire.
— Moi non plus. Je... oh, Narc... je... j'aime tellement pas y penser. Tu...
— Rose, je..."
Narcisse s'écouta enfin et s'approcha d'elle pour la saisir doucement par les bras. Elle eut un infime mouvement de recul, qu'elle stoppa immédiatement, lorsqu'elle expira longuement. Il frémit en la sentant sous ses mains, et ne put retenir son sourire.
"Je sais pas quoi faire. J'ai... j'ai tellement adoré nos trucs, tout l'temps avec toi, c'était le meilleur truc qui me soit arrivé. Et... on... 'fin... c'était trop bien, j'ai pas envie que ça s'arrête."
Une pointe en métal piqua sa poitrine lorsqu'elle laissa échapper un court sanglot. Mais elle aussi, souriait. Alors pourquoi, lorsque Narcisse croisait son regard, il ressentait une telle lourdeur qui émanait d'elle ? La jeune femme secoua la tête en inspirant profondément, essuyant ses larmes brèves.
"Moi aussi, évidemment... C'était trop cool, putain, vraiment."
Elle agrippa en retour les mains de Narcisse, les bras toujours croisés sur sa poitrine.
"Mais du coup... Est-ce que... qu'est-ce qu'on... on fait quoi ? Tous les deux. Je peux... on peut s'envoyer des lettres, tu sais ? Et... et...
— Non, Narc..."
Il vit flou, en sentant sa gorge se serrer brusquement. Mais elle ne le lâcha pas, et ils s'agrippèrent toujours plus fort.
"Je... je peux pas, ok ? C'est... pas, c'est pas que j'veux pas, oh, vraiment pas. Mais, j'ai pas besoin de ça. Je suis désolée."
Cette fois-ci, les genoux de Narcisse auraient lâché pour de bon, si elle ne l'avait pas retenu en sanglotant doucement. Il dut s'appuyer sur elle, et elle lui rendit une puissante étreinte, pour lui parler doucement à l'oreille.
"Je peux pas t'attendre. J'voulais tellement pas y penser... Mais... tu sais, même si j'aurais pas voulu te dire tout c'que j't'ai dit au restaurant... bah... j'le pense quand même.
— Pardon... j'peux pas te demander ça, mais...
— Non, j'suis contente. Mais j'ai pas envie de... de penser à une vieille lettre toutes les semaines, à pas t'entendre, à pas te voir, et merde, Narc, à même pas savoir où tu es ni ce que tu fais."
Il ferma alors les yeux, basculant totalement, s'immergeant dans la sourde vérité qui lui pendait au nez depuis la première seconde où il était allé lui parler. Et une indicible colère se mit alors à grandir en lui, réchauffant ses faibles jambes et accentuant ses tremblements. Par-dessus l'épaule de Rose, son regard transperça le monde, portant loin, très loin, jusqu'à un endroit que jamais son amie ne pourrait atteindre.
La jeune femme se mépris sur ses tremblements, et se redressa en saisissant le visage de l'adolescent entre ses mains. Le contact de sa peau l'apaisa immédiatement, et il ne put rien faire d'autre que venir saisir à son tour ces mains. D'un hochement de tête, il répondit.
"Oh... j'veux tellement pas... désolé, c'était vraiment cool... j'ai... tout était trop bien, tu vas vraiment me... me manquer."
Sa voix s'étrangla sur le dernier mot.
"Moi aussi. J'aurais un peu aimé pouvoir plus penser à ça... mais merde, tu t'accroches.
— Haha... désolé.
— Tu l'penses pas, j'espère ?
— Non... je suis content qu'tu sois venue.
— C'est... Moi aussi."
Leurs fronts s'étaient rapprochés, et se touchèrent doucement. Leurs yeux se fermèrent un instant. L'adolescent inspira aussi lentement qu'il le put, cherchant à garder une immobilité aussi parfaite que possible. Chaque souffle qu'il gagnait avec elle lui paraissait d'une importance incommensurable.
"Comment on dit au revoir ? Pour ça ? J'sais pas..."
Leurs visages se déplacèrent doucement, jusqu'à ce que leurs nez s'effleurent dans un frisson partagé. Rose pouffa d'un rire sans joie.
"J'sais pas non plus... normalement, bloquer, ça suffit.
— Ha... je... désolé, mais... je crois que j'ai envie de...
— Je crois que moi aussi...
— On peut ?
— Oh, la ferme."
L'une des mains de Rose vint trouver la nuque de l'adolescent pour attirer ses lèvres jusqu'aux siennes. Lorsqu'elles se trouvèrent, dans une explosion de fourmillements, il vint l'entourer de ses bras, pour la serrer aussi fort que possible. D'un bref halètement, elle glissa son autre main autour de sa taille, elle aussi l'attirant contre elle. Plus aucun mot ne fut prononcé, sans qu'aucun des deux ne pense à compter ne serait-ce que les respirations.
Honor avait détourné le regard au moment où leurs fronts s'étaient touchés. C'est à cet instant-là qu'elle avait compris. Le cœur lourd de signaux contradictoires, elle était revenue en silence à la voiture, reprenant sa place sans un mot.
"Ça s'est bien passé."
Lui dit Oscar, un sourire entendu aux lèvres. Claire contenait sa curiosité de toutes ses forces, et enfin, Honor redressa la tête, un mince sourire aux lèvres. Et répondit avec un haussement d'épaules impuissant.
"Je ne sais pas, il nous le dira."
Elle était la seule qui s'était décidée à rester, incapable de laisser son fils sans surveillance au milieu de la foule. Elle était là, quelque part, au milieu de cette foule qui l'entourait, des badauds qui allaient et venaient, chacun trop occupés à regarder leur plan et leur itinéraire. Ceux et celles qui passaient les grandes portes automatiques de la gare, sans accorder de regard pour autre chose que leurs horaires. L'entrée de la gare, ou la sortie, pour ceux qui venaient de l'autre côté. Narcisse avait une heure, plus ou moins. Il en avait plus, lorsqu'il s'était installé non loin de l'entrée.
Incapable de s'asseoir, il trépignait sur place, se rongeant ongle après ongle, avant de commencer à attaquer l'intérieur de ses joues à coups de dents maladroits.
Rose devait le rejoindre ici, il y a déjà quinze minutes. Il avait simplement donné sa localisation, que ses parents avaient déjà garé la voiture pour attendre. Honor l'avait accompagné, et depuis, plus rien. Il n'osait pas regarder son téléphone, de voir un message qu'il n'aurait pas voulu recevoir. Il cherchait dans toutes les directions, appréhendant autant qu'il attendait avec impatience le moment fatidique.
L'adolescent n'eut aucun mal à la repérer, au détour d'un croisement, de l'autre côté de la rue. Immédiatement, il sentit ses lèvres s'étirer, suivi par une lourde sensation dans sa poitrine. Instinctivement, tout son corps s'était tourné dans sa direction, et il aurait voulu la rejoindre immédiatement. Elle se figea lorsqu'elle le vit, un bref instant. Quelques passants leur coupèrent la route, s'introduisant dans leur immobilité contemplative. Narcisse la détaillait du regard, elle avait les cheveux attachés en une queue de cheval brouillonne, et était vêtue d'un survêtement gris. Elle ne s'était pas maquillée, et il sourit malgré lui en sentant son cœur s'emballer en la regardant.
D'un regard, il hocha la tête vers elle, et elle traversa la rue, les bras serrés autour d'elle, avant de s'arrêter juste en face de lui. Leurs yeux ne se détachèrent pas, quelques secondes durant. Narcisse sentit toutes les vagues qu'il avait accumulé ces derniers jours rugir en lui. Lui intimant ordre contradictoire sur ordre contradictoire, ses pensées baignaient dans une eau pétillante mais rayonnante.
"Narc... je... déso
— J'suis déso..."
Tous deux prirent la parole en même temps, et s'interrompirent brusquement. Elle rajusta une mèche rebelle derrière son oreille, Narcisse loupa un battement de cœur lorsqu'il vit les yeux de la jeune femme humides. Pire que cela, les cernes de Rose étaient aussi marqués que devaient l'être les siennes. A mieux y regarder, ses cheveux étaient même décoiffés, et scintillaient moins sous le soleil gris que les dernières fois.
"Narc... tu pleures."
Sans un mot, il sentit alors l'humidité sur ses joues, qu'il essuya d'un coup de main en pouffant d'un faible rire.
"Rose... pardon, je... j'ai trop déconné, je...
— Non, mais... ok... tu... bon, ok. C'est, c'est moi... je suis, désolée."
Elle avait replacé ses bras sur sa poitrine, les croisant plus fortement que jamais. Tous deux peinaient à maintenir le contact visuel, mais Narcisse sentait ses yeux irrémédiablement attirés par le visage de la jeune femme. Était-elle en train de trembler ? Lui-même sentait la faiblesse de ses genoux, et à quel point ils le lâcheraient s'il leur en donnait la moindre occasion. De tout son être voulut, en cet instant, il voulait prendre Rose dans ses bras. Il serra les poings en silence, avant de secouer la tête.
"Non, j'ai...
— Euh... vraiment. J'ai... j'ai trop... j'ai... j'voulais pas... que ça s'passe comme ça... comment j't'ai parlé. J'y pense tout le temps. J'ai jamais voulu te dire les choses comme ça.
— Rose, on peut en parler, là, s'il te plaît.
— Ok..."
Un grand courant d'air s'échappa de la gare au passage d'un train, sifflant jusque dans les cheveux des deux adolescents. Il réalisa alors qu'il pouvait sentir son parfum désormais, et il était différent. Les traces de fruits et de sucre n'étaient pas ici aujourd'hui. Il ne sentait que la sueur de la jeune femme, l'odeur de ses vêtements, se dissipant au vent. Narcisse ferma les yeux et serra les dents.
"Bon... Je... j'ai bientôt ma rentrée, et puis, je déménage à Londres... Et... je... je sais pas quoi faire.
— Moi non plus. Je... oh, Narc... je... j'aime tellement pas y penser. Tu...
— Rose, je..."
Narcisse s'écouta enfin et s'approcha d'elle pour la saisir doucement par les bras. Elle eut un infime mouvement de recul, qu'elle stoppa immédiatement, lorsqu'elle expira longuement. Il frémit en la sentant sous ses mains, et ne put retenir son sourire.
"Je sais pas quoi faire. J'ai... j'ai tellement adoré nos trucs, tout l'temps avec toi, c'était le meilleur truc qui me soit arrivé. Et... on... 'fin... c'était trop bien, j'ai pas envie que ça s'arrête."
Une pointe en métal piqua sa poitrine lorsqu'elle laissa échapper un court sanglot. Mais elle aussi, souriait. Alors pourquoi, lorsque Narcisse croisait son regard, il ressentait une telle lourdeur qui émanait d'elle ? La jeune femme secoua la tête en inspirant profondément, essuyant ses larmes brèves.
"Moi aussi, évidemment... C'était trop cool, putain, vraiment."
Elle agrippa en retour les mains de Narcisse, les bras toujours croisés sur sa poitrine.
"Mais du coup... Est-ce que... qu'est-ce qu'on... on fait quoi ? Tous les deux. Je peux... on peut s'envoyer des lettres, tu sais ? Et... et...
— Non, Narc..."
Il vit flou, en sentant sa gorge se serrer brusquement. Mais elle ne le lâcha pas, et ils s'agrippèrent toujours plus fort.
"Je... je peux pas, ok ? C'est... pas, c'est pas que j'veux pas, oh, vraiment pas. Mais, j'ai pas besoin de ça. Je suis désolée."
Cette fois-ci, les genoux de Narcisse auraient lâché pour de bon, si elle ne l'avait pas retenu en sanglotant doucement. Il dut s'appuyer sur elle, et elle lui rendit une puissante étreinte, pour lui parler doucement à l'oreille.
"Je peux pas t'attendre. J'voulais tellement pas y penser... Mais... tu sais, même si j'aurais pas voulu te dire tout c'que j't'ai dit au restaurant... bah... j'le pense quand même.
— Pardon... j'peux pas te demander ça, mais...
— Non, j'suis contente. Mais j'ai pas envie de... de penser à une vieille lettre toutes les semaines, à pas t'entendre, à pas te voir, et merde, Narc, à même pas savoir où tu es ni ce que tu fais."
Il ferma alors les yeux, basculant totalement, s'immergeant dans la sourde vérité qui lui pendait au nez depuis la première seconde où il était allé lui parler. Et une indicible colère se mit alors à grandir en lui, réchauffant ses faibles jambes et accentuant ses tremblements. Par-dessus l'épaule de Rose, son regard transperça le monde, portant loin, très loin, jusqu'à un endroit que jamais son amie ne pourrait atteindre.
La jeune femme se mépris sur ses tremblements, et se redressa en saisissant le visage de l'adolescent entre ses mains. Le contact de sa peau l'apaisa immédiatement, et il ne put rien faire d'autre que venir saisir à son tour ces mains. D'un hochement de tête, il répondit.
"Oh... j'veux tellement pas... désolé, c'était vraiment cool... j'ai... tout était trop bien, tu vas vraiment me... me manquer."
Sa voix s'étrangla sur le dernier mot.
"Moi aussi. J'aurais un peu aimé pouvoir plus penser à ça... mais merde, tu t'accroches.
— Haha... désolé.
— Tu l'penses pas, j'espère ?
— Non... je suis content qu'tu sois venue.
— C'est... Moi aussi."
Leurs fronts s'étaient rapprochés, et se touchèrent doucement. Leurs yeux se fermèrent un instant. L'adolescent inspira aussi lentement qu'il le put, cherchant à garder une immobilité aussi parfaite que possible. Chaque souffle qu'il gagnait avec elle lui paraissait d'une importance incommensurable.
"Comment on dit au revoir ? Pour ça ? J'sais pas..."
Leurs visages se déplacèrent doucement, jusqu'à ce que leurs nez s'effleurent dans un frisson partagé. Rose pouffa d'un rire sans joie.
"J'sais pas non plus... normalement, bloquer, ça suffit.
— Ha... je... désolé, mais... je crois que j'ai envie de...
— Je crois que moi aussi...
— On peut ?
— Oh, la ferme."
L'une des mains de Rose vint trouver la nuque de l'adolescent pour attirer ses lèvres jusqu'aux siennes. Lorsqu'elles se trouvèrent, dans une explosion de fourmillements, il vint l'entourer de ses bras, pour la serrer aussi fort que possible. D'un bref halètement, elle glissa son autre main autour de sa taille, elle aussi l'attirant contre elle. Plus aucun mot ne fut prononcé, sans qu'aucun des deux ne pense à compter ne serait-ce que les respirations.
Honor avait détourné le regard au moment où leurs fronts s'étaient touchés. C'est à cet instant-là qu'elle avait compris. Le cœur lourd de signaux contradictoires, elle était revenue en silence à la voiture, reprenant sa place sans un mot.
"Ça s'est bien passé."
Lui dit Oscar, un sourire entendu aux lèvres. Claire contenait sa curiosité de toutes ses forces, et enfin, Honor redressa la tête, un mince sourire aux lèvres. Et répondit avec un haussement d'épaules impuissant.
"Je ne sais pas, il nous le dira."



