Pour que plus rien ne cloche...
Au regard de l'artisanat de l'Inde, il aurait été dommage de ne pas visiter un atelier de tissage de soie traditionnel. Aussi Ciara y consacra-t-elle sa matinée.Mercredi 19 juillet 2051 - Mysore
Le seuil de l'atelier passé, son regard fut happé par le va-et-vient régulier des navettes sur les métiers à tisser en bois... et pourtant le bruit qu'elle entendait, c'était plutôt un cliquetis mécanique, un peu atténué. L'étonnant c'était surtout le geste de l'artisan : tout en douceur, fluide, sans à coup ni force. A voir, cela semblait simple... mais probablement comme l'était le geste d'un sportif de haut niveau lorsqu'il pratiquait son sport car ces gestes étaient répétés à tel point qu'ils apparaissaient être naturels. C'était un peu comme si l'intuition prenait le pas sur la réflexion de comment faire le geste. Tout était mesuré.
D'un mouvement du poignet, le petit fuseau de bois portant le fil de trame qu'était la navette se propulsait à travers la chaine. Elle glissait d'une main à l'autre, filant le tissu. Ciara assimila ce geste à un bateau balloté par la mer de gauche à droite, comme si les fils étaient les vagues... Elle se laissa happer par le mouvement, presque hypnotique et ponctué par le peigne en bois qui ramenait le fil dans le droit chemin dans un bruit de choc répété, tel un métronome ou un battement de coeur. C'était comme si le métier à tisser était en vie, une sensation étrange à vrai dire à décrire.
Le maitre de l'atelier invita l'irlandaise à se pencher sur les pieds de l'artisan. Car eux aussi étaient actifs. Sous le métier à tisser, ils permettaient d'alterner la levée des fils de chaine pour emprisonner le fil de tissu.
L'impression générale de la jeune femme était que la précision était de mise, la pratique rigoureuse aussi avec une souplesse de mouvement étonnante. Et au fur et à mesure des mouvements et des bruits, elle put voir la naissance d'un sari de Mysore prendre forme sous ses yeux. N'était-ce pas en soi une analogie de la vie ? Tisser ensemble les fils des expériences pour en faire résulter sa propre vie ?
Sur ces considérations philosophiques, la jeune femme décida de passer son après-midi au Karanji Lake qui abritait un jardin botanique. Après avoir passé la matinée en intérieur, elle avait besoin de retrouver le bonheur de la nature.
Parvenue au pied des Chamundi Hills, elle découvrit face à elle un parc paysager immense bordant un lac. Elle y était. Là, elle allait pouvoir se promener sans but.
Au gré de ses pas, elle tomba notamment sur des volières et des endroits plein de papillons. Cela la ramena à son métier de professeure de métamorphose. Le papillon était le symbole même de la métamorphose naturelle. Et si, elle pouvait en faire un élevage dans son coin du 5ème étage ? Ca pourrait probablement intéresser ses élèves ? Ca ne serait pas grand chose à rajouter en plus par rapport aux aménagements qu'elle avait envisagé initialement dans cet espace. Il faudrait qu'elle se renseigne sur comment acquérir des chenilles et comment en faire un élevage.
Poursuivant sa route, elle profitait des grands arbres, de la végétation amenant tant de couleurs différentes et qui amenait à se reposer l'esprit. Les sentiers de terre battue lui firent prendre le chemin du lac au dessus duquel quelques oiseaux prirent leur envol, probablement dérangés par sa présence.
Elle trouva un banc en bois en face du lac pour s'y asseoir. Face à elle, l'eau renvoyait le ciel et l'autre côté du parc en miroir sur la surface plane. Les nuages défilaient sans s'y accrocher, lui rappelant les termes de début de méditation : des pensées peuvent surgir, laissez-les aller comme des nuages dans le ciel. Ne vous y attachez pas ! Elle sourit à cette pensée et la lâcha.
Après quelques instants à admirer la vue, elle sortit son livre. Elle resta là jusqu'au soir pour profiter de la paix du lieu.
Professeure de métamorphose depuis le 03.06.2051 - Chocolate
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Le lendemain matin, un dernier thé masala matinal avalé, elle prit la route vers la "ville de l'aurore". Située dans le Tamil Nadu, à quelques kilomètres de Pondichéry, elle avait lu que l'endroit avait une histoire très spéciale.Jeudi 20 juillet 2051 - Auroville
Elle ne datait après tout que de 1968 et avait été fondée avec un idéal : l'unité humaine. La volonté était de créer un espace affranchi des nations, des religions, de la politique et de l'argent-roi, tourné vers l'évolution d'une nouvelle conscience. Pour prouver que c'était plus qu'une idée, lors de son inauguration, des jeunes venus de 124 pays et de tous les états indiens avaient déposés symboliquement une poignée de terre de leur pays dans une urne en marbre située au centre de la nouvelle ville. C'était impressionnant si on y pensait. Une utopie presque mais pas si loin de la politique de non-violence de Gandhi qui elle s'imprégnait dans toutes les couches de la société, dépassant les castes et les Intouchables.
En cela, l'ouvrage qu'elle avait commencé à Godric's Hollow était révélateur. Elle avait eu du mal à rentrer dedans à cause des digressions de l'auteur mais il expliquait très bien l'atmosphère de l'Inde colonisée et son rapport à l'étranger et à la pauvreté. Elle était à présent au moment où l'auteur rencontrait Gandhi et apprenait de lui. Le système de castes l'avait profondément touché, notamment avec les Intouchables clairement en marge de la société, considéré comme des moins que rien... La description était frappante et elle était heureuse de découvrir que Gandhi avait lutté contre cela. Il n'y avait pas à dire, Lanza del Vasto dans son livre "Le pèlerinage aux sources" était marquant. Pas facile à lire mais révélateur d'une époque. C'était étonnant pour elle qui des décennies plus tard se retrouvait un peu à la place de l'auteur de voir comme l'Inde avait évolué sans vraiment bouger. Elle gardait ses traditions d'accueil et de charité.
Enfin... Depuis plusieurs décennies maintenant, Auroville abritait une communauté internationale de presque 3300 habitants permanents originaires de plus de 60 pays. C'était donc une utopie qui se vivait en groupe.
Le vert de Mysore laissa rapidement la place à la terre ocre et aux résineux. Là encore, Ciara put faire la comparaison avec ses chères métamorphoses. Le changement de la nature, des paysages au fur et mesure qu'elle voyageait, c'était quelque chose de merveilleux.
Des pistes de terre rouge ombragées serpentaient entre les arbres, menant vers différentes communautés. On était loin de la grande ville comme elle les connaissait. La canopée qui se déployait là ne cachait pas pour autant l'air lourd à cause de la chaleur et de l'humidité des pins. les mouvements autour d'elle étaient lents, comme s'ils étaient fait tous en conscience, avec cette certitude du présent et de vivre chaque pas.
La nuit tomba rapidement. On était après tout sous les tropiques. Le chant des grillons s'éleva, étonnant dans cet espace où elle ne s'attendait clairement pas à les entendre. L'endroit où elle put se reposer était dépouillé mais c'était bien.
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Ce matin-là, Ciara se dirigea vers le Temple de la Mère, le Matrimandir. Elle avait lu dans un guide qu'il s'agissait du symbole spirituel et architectural de la ville. Impossible donc de venir à Auroville sans passer par ce bâtiment en forme de sphère dédié à la recherche de la conscience et à la réalisation de l'unité humaine.Vendredi 21 juillet 2051 - Auroville
Elle avait l'impression d'être un peu hors du temps. Vivre dans une utopie donnait probablement ce sentiment d'irréalisme. Elle ne saurait dire, c'était sa première fois ! Face à elle, se trouva donc un immense globe doré, représentant un bourgeon de lotus s'épanouissant.
Des disques concaves, a priori en or, captaient la lumière du soleil et la renvoyaient comme un grand miroir. Sous la sphère étrangement éblouissante, elle put voir quatre piliers. C'était la représentation des quatre aspects de la Mère... après tout c'était son temple, à savoir la connaissance, la force, l'amour et la sagesse.
La comparaison avec le lotus ne s'arrêtait pas au globe puisqu'autour de la sphère centrale, Ciara put compter douze salles de méditation, disposées comme autant de pétales, nommées à partir du nom d'une vertu. Pour elle, certaines n'étaient pas des vertus à propos parler. En quoi l'existence, la vie, la force, la beauté ou la prospérité pouvaient-elles en être une ? Par contre, la conscience de soi en était une, c'était certain, surtout alliée à la connaissance. Plus loin, l'amour et l'unité côtoyaient l'égalité. Elle aurait plus pensé à l'équité pour que chacun dispose des mêmes chances in fine. La compassion était un mot mis au rebut depuis quelques décennies au profit de l'empathie mais elle comprenait pourquoi elle était là lors de la construction de la ville. Il y avait aussi bien entendu la gratitude, un mot vers lequel tous les Indiens se tournaient comme toute personne faisant de la méditation.
Au-delà des bâtiments évoqués, Ciara découvrit un vaste espace paysager à côté des 12 pétales. Là encore, le chiffre 12 faisait son apparition autour de jardins. Chacun d'eux était différent, de la couleur, aux feuillages, aux plans d'eaux en passant par les paysages proposés. C'était beaucoup de différences en un seul endroit, le tout au service d'une unité choisie et partagée. Quand on savait qu'avant que la ville ne soit érigée, ce n'était qu'un plateau aride. L'exploit avait le mérité d'être mentionné !
Ayant réservé avant son départ la possibilité de visiter l'intérieur, elle eut droit à une rapide présentation introductive. Suite à cela, elle pénétra à pas lents et aussi silencieusement que possible dans le bâtiment principal. A l'intérieur de la sphère dorée, une pièce silencieuse l'accueillit. Tout était blanc des murs au plafond en passant par les tapis. Offerte au recueillement, aucune personne ne prononçait le moindre mot. Dans tout ce blanc, son regard fut cueilli par un nouveau globe. Celui-ci était fait de cristal de roche. Le guide qu'elle avait lu indiquait que c'était le plus grand au monde, elle voulait bien le croire ! C'était impressionnant ! D'autant qu'elle ne savait trop comment, mais un rayon de soleil frappait le centre du globe de cristal, ce qui avait pour effet d'illuminer l'ensemble de la pièce. Cela ressemblait à une sorte de magie. Un gros Lumos était peut-être là ? Mais en réalité, elle découvrit que c'était un jeu de miroir qui créait ce rayon.
A l'ouest du Matrimandir, un immense banyan impressionna Ciara par sa taille. C'était l'arbre sacré par excellence de l'Inde, une essence à part pour ses habitants. Lorsque la ville fut installée, il était la seule trace de vie sur le plateau désertique. Il a donc été choisi comme le centre de la ville. Assez caractéristique avec des centaines de racines aériennes plongeant dans le sol comme autant de nouveaux troncs destinés à l'arbre de survivre, il était large et imposant. Sa canopée s'étendait sur au mois 50 mètres de diamètre, ce qui offrait une ombre plus qu'appréciable.
Juste à côté du fameux arbre, un amphithéâtre en plein air offrait au regard en son centre la fameuse urne contenant la terre de 124 pays différents, symbolisant l'unité indissoluble de l'humanité.
Le tout était un appel à la concentration uniquement. Cela renvoya l'irlandaise vers la recherche de concentration nécessaire pour se connecter à son flux magique avant le lancer d'un sort. Heureusement que les jeunes sorciers n'avaient pas besoin de tout cela pour apprendre à s'y connecter, mais elle comprenait pourquoi un tel endroit avait été érigé. C'était la recherche d'autre chose qu'une religion quelconque. Quelque chose de différent. Or, les gens avaient besoin de croire en quelque chose pour avancer. Et la concentration, c'était quelque chose de facile, tout le monde pouvait s'y attacher !
Loin du bruit, le silence régnait partout dans cette ville. C'était comme si les humains avaient oublié qu'ils pouvaient parler. Ciara en profita pour méditer dans l'une des salles dédiées.
Les jours suivants, Ciara les passa à arpenter les sentiers ombragés de la forêt construite de la main de l'Homme sur cette terre voulue aride par la nature. Elle prit conscience du dépouillement des habitants et pourtant de tout ce qu'ils possédaient avec une nature si florissante autour d'eux. L'important ne semblait pas le bien physique mais bien la conscience de soi. Il n'y avait pas de solution à trouver à des problèmes, pas de discipline à mettre en oeuvre et pas de tâche à réaliser.Samedi 22 et dimanche 23 juillet 2051 - Auroville
Le temps était infini. Elle se rappela d'une phrase lut dans son livre : "Ce Dieu qui habite à l'intérieur de toute chose, qui est l'Etre, qui donc est toute chose, ce Dieu, l'homme peut le devenir lui-même pourvu qu'à force de méditations et d'exercices il parviuenne à reconnaitre qu'il est déjà ce Dieu, puisque ce Dieu n'est autre que le Soi même.1 Ceux qui venaient là vivaient une expérience hors de tout et pouvait donc se reconnaitre à leur moi intérieur.
Une autre phrase venait faire écho dans l'esprit de la jeune femme : Que l'homme reste toujours plus grand que ce qu'il fait, plus précieux que ce qu'il a.2 L'important, c'était soi, pas ce qu'on avait, pas ce qu'on faisait à moins que ce soit pour se découvrir... et cela passait par la force du travail manuel. Elle avait pu s'en rendre compte. Faire des choses de ses mains lui avait toujours apporté une grande joie.
Et là encore, ce fut une métamorphose : elle retrouvait sa nature profonde.
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1 Page 108 "Le pèlerinage aux sources" de Lanza del Vasto
2 Page 140
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Après quelques jours, il était temps de quitter cette utopie et de retrouver le monde réel. Pondichéry n'était pas bien loin d'Auroville et le trajet fut fait rapidement... enfin toute proportion gardée pour des moldus.Lundi 24 juillet 2051 - Pondichéry
L'ancien comptoir colonial français fondé en 1674 permettait de retrouver sa double identité : francaise et indienne avec deux quartiers distincts répartis de part et d'autre d'un canal.
Elle commença par mettre les pieds dans le quartier français "la ville blanche", le côté historique de la ville longeant la promenade du front de mer. Les rues se croisaient à angle droit. Les teintes pastels des façades des maisons rappelèrent les couleurs des maisons de Galway à l'irlandaise mais la comparaison s'arrêta là. De hauts portails, des grandes fenêtres, des colonnades et des cours intérieures colorées complétaient le tableau.
Elle s'étonna de ne découvrir qu'une circulation restreinte contrairement à ce qu'elle avait connu dans d'autres villes d'Inde. Beaucoup de piétons et de vélos la côtoyaient. En déambulant, elle tomba sur des cafés, des boulangeries, des galeries d'art, des boutiques de mode éthique et des hôtels.
Ses pas la menèrent à l'Église rose et blanche de Notre-Dame des Anges. Elle put en admirer les vitraux avant de poursuivre vers l'Ashram de Sri Aurobindo. Institution de la ville, elle put découvrir un bloc de maisons interconnectées Rue de la Marine. Au centre de la cour intérieur, un frangipanier et un sanctuaire en marbre blanc où reposait notamment la Mère dont elle avait entendu parlé à Auroville.
L'endroit appelait au recueillement. Elle n'était pas seule. Une foule se pressait pour se recueillir. Partout autour d'elle, des fleurs étaient déposées et des gens méditaient. Elle retrouva le yoga comme forme de méditation et le travail comme offrande.
Après avoir visité le quartier blanc, elle se dirigea très naturellement vers le "quartier noir", elle était en Inde après tout !Mardi 25 juillet 2051 - Pondichéry
Le contraste était saisissant. Elle passa d'une sorte de bourgade endormie à un quartier plein de vie, en pleine effervescence. Ici, les maisons dites "tamoules" possédaient de longues vérandas, des piliers en bois sculpté et des toits en tuiles rouges. On retrouvait quand même des grandes cours intérieures, en commun avec l'autre côté du canal.
Le plan géométrique strict était abandonné. C'étaient les activités commerçantes, au rez-de-chaussée des habitations, et les lieux de culte qui étaient reliés par les rues et imprégnaient leur rythme aux axes routiers.
Devant les portes, Ciara put découvrir des femmes dessiner des motifs géométriques ou floraux avec de la poudre de riz. Elle apprit que c'était un rituel quotidien car éphémère que de créer des "kolams" pour porter chanter et inviter la prospérité dans le foyer.
Déambulant parmi les échoppes d'artisans, elle découvrit des tisserands, des fabricants de bijoux traditionnels et des vendeurs de légumes criant pour attirer le client au milieu du va-et-vient incessant des scooters et des tuk-tuk. Elle retrouvait l'ambiance des villes indiennes qu'elle avait quitté plus tôt. Des bazars offraient à la vente des épices, de l'encens, des ustensiles en cuivre et en laiton et bien sûr des souvenirs.
Poursuivant sa route, elle tomba sur le marché aux fleurs. D'innombrables fleurs étaient présentées à la vue : jasmin blanc, soucis orange, œillets rouges et lotus. Elle retrouva les marchands qui les tissaient pour confectionner de longues guirlandes destinées aux offrandes religieuses et aux mariages.
Elle finit avec le Temple Manakula Vinayagar. C'était le monument le plus célèbre du quartier, consacré à Ganesh, le dieu à tête d'éléphant, protecteur des arts et des sciences. Les murs extérieurs étaient peints et ornés de sculptures colorées de divinités. Ciara ne savait pas où donner de la tête tant il y avait à regarder. C'était surchargé. Elle passa l'intérieur du temple, en retirant ses chaussures. Elle y trouva, naturellement des prières, des chants rituels et l'encens qui chatouilla ses narines.
Elle suivit les habitués jusqu'à Lakshmi, l'éléphante officielle de la communauté. Elle apprit que les fidèles venaient quotidiennement recevoir sa bénédiction : en échange d'une pièce ou d'une offrande de nourriture (comme une banane), l'éléphante déposait délicatement sa trompe sur la tête du visiteur.
Étonnamment, cette ambiance mouvante, Ciara l'aborda avec une paix intérieur et un calme qu'elle ne se connaissait pas avant d'entreprendre son voyage. C'était comme si elle avait emporté de ce voyage une sagesse ou une connaissance d'elle-même avec laquelle elle se sentait bien auprès des autres.
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Ayant décidé de se dépayser à travers les paysages des palmeraies, Ciara avait programmé sa journée auprès des Backwaters du Kerala. Connus pour être uniques au monde, s'étirant sur des centaines de kilomètres de long, elle ne pouvait pas ne passer un moment dans ces interconnexions de canaux entre rivières, lacs et lagunes.Mercredi 26 et jeudi 27 juillet 2051 - Kerala, lac Vembanad
Les deux points qu'elle avait choisi à voir étaient éloignés d'une trentaine de kilomètres, rien d'insurmontables en soi sur deux jours, d'autant plus en bateau !
Elle passa la première journée à Alleppey, considérée comme "la Venise de l'Orient", rien que ça ! C'était le point de départ le plus connu et le plus animé d'exploration des Backwaters. Il était donc difficile d'y échapper même si elle attendait avec plus d'impatience son voyage de l'après-midi.
En attendant la ville dans laquelle elle prit pied lui permis de découvrir un réseau de canaux urbains et le lac Vembanad. C'était comme si du coeur palpitant de ce grand trou d'eau, de nombreuses veines d'eau qui se rapetissaient en s'éloignant partaient pour s'égailler sur le reste du territoire. L'endroit se visitait sur un kettuvallam, une péniche traditionnelle. C'était une vieille barge en bois, sans clou, lié par des cordes, qui transportait autrefois des épices et du riz. Elle fut étonnée d'y découvrir tout le confort : elle pouvait manger, servie par un Chef, et dormir là, avec la climatisation s'il vous plait ! C'était un bateau fait pour la détente, glissant sur l'eau à son rythme, à vitesse plus que réduite, permettant de profiter du clapotis de l'eau...
Au fur et à mesure de l'eau, son bateau lui permit de croiser de grandes palmeraies, des rizières et quelques modestes habitations traditionnelles. Ca et là, l'endroit était plein de vie. Des enfants prenaient une barque pour aller quelque part, des femmes lavaient leur linge sur les berges, des pêcheurs pêchaient à l'épervier. C'était une ville vivant au rythme de l'eau et se déplacant sur des barques plutôt qu'avec leurs pieds, sur des pontons ou des canaux plutôt que sur des trottoirs ou des rues plus... traditionnelles.
Au fil de l'eau, elle put aussi manger la cuisine traditionnelle. Le sadya lui fit forte impression. Après tout, elle qui avait été habituée à se contenter de peu ces derniers jours, fut mise face à un véritable festin végétarien servi sur une feuille de bananier, composé de riz et d'une multitude de currys et de chutneys. Elle préféra les plats plus simples comme ceux à base de poissons frais, cuisinés au lait de coco et aux épices locales.
Le deuxième jour, elle retrouva plus de quiétude. Kumarakom était située sur la rive est du lac. Il permettait de découvrir un ensemble de petites îles reliées par des ponts et des canaux étroits, au milieu d'une nature plus que florissante. Ce qui l'avait amené là, c'était surtout le Kumarakom Bird Sanctuary, un sanctuaire abritant de nombreuses espèces d'oiseaux migrateurs. Au fur et à mesure du temps, elle put donc apercevoir des hérons, des cormorans, des martins-pêcheurs, et même des ibis, tout en profitant de la quiétude de l'endroit.
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Fana de thé, Ciara ne pouvait décemment pas quitter l'Inde sans découvrir les plantations de thé de Munnar. A près de 1600 mètres d'altitude dans les montagnes des Ghâts occidentaux, elle se retrouva donc naturellement dans l'un des plus grands centres de production de thé au monde.Vendredi 28 juillet 2051 - Kerala, plantations de thé de Munnar
La végétation changea : elle abandonna les palmiers et les bananiers au profit d'un parterre de thé déployé dans l'immensité du paysage qui s'offrait à elle. L'air était plus frais qu'en plaine, ce qui n'était pas désagréable. Des femmes, des "tea pickers", cueillaient les feuilles de thé à la main avec une agilité qui la laissa déconcertée avant de les mettre sur le panier qu'elles portaient fixé à leur front.
Pour profiter de l'endroit, la randonneuse qu'elle était ne pouvait que se lancer dans une marche. Les sentiers appelaient à la quiétude des kilomètres se succédant, appelant son regard à se perdre sur le panorama vert et déployé des vallées se succédant autant que les plantations de thé.
Elle se perdit dans le paysage et la sensation du pied battant le sentier... Ce n'est que le soir venu qu'elle se rendit compte qu'elle devrait probablement se préoccuper d'un endroit pour dormir. Heureusement, elle fut accueillie avec bienveillance par un local qui lui offrit le gîte et le couvert pour la nuit.
Quelques kilomètres après son point de chute, elle trouva un centre ayurvédique certifié. L'Ayurveda, "la science de la vie" en sanskrit, était aussi un incontournable de son voyage. Il s'agit d'une philosophie de vie millénaire offrant des soins qui, elle l'apprit, se vivait par étapes.Samedi 29 au lundi 31 juillet 2051 - Kerala
On lui expliqua tout d'abord cette fameuse philosophie. Tout est composé de cinq éléments (éther, air, feu, eau, terre). Elle apprit ainsi l'éther, que l'on pouvait résumer à l'espace qui se trouvait entre chaque élément comme entre chaque point du corps, entre deux parois d'une narine par exemple. Elle eut un peu de mal à appréhender ce concept mais se laissa porter par les explications.
Elle apprit ensuite que ces cinq éléments se combinaient pour former trois énergies vitales, les doshas. Chaque union d'éléments agissait sur un élément du corps.
Ainsi, l'union de l'air et de l'éther, appelée Vata, créait le mouvement, la créativité et la légèreté. L'union du feu et de l'eau, appelée Pitta, permettait la transformation, le métabolisme et la digestion. L'union de la terre et de l'eau, Kapha, agissait sur la structure, la cohésion et la stabilité.
On lui expliqua que chacun d'entre nous avait un équilibre propre de ces doshas et qu'une rupture d'équilibre, un excès ou un déséquilibre, entrainait une maladie ou la fatigue. Or, le rôle de l'Ayurveda est de rétablir cet équilibre par l'alimentation, les plantes, les soins et l'hygiène de vie.
Le début du voyage allait véritablement commencé. S'étant inscrite à une cure de réjuvénation, Panchakarma, un médecin ayurvédique analysa son pouls, observa sa langue, sa peau et son mode de vie pour déterminer précisément son déséquilibre actuel. Il lui prescrivit ensuite une cure personnalisée combinant diététique stricte, prises de décoctions de plantes amères, séances de yoga, méditation et soins quotidiens pour purifier en profondeur l'organisme.
Elle eut donc droit à l'abhyanga, un massage complet du corps à l'huile pour nourrir les tissus, éliminer les toxines et apaiser profondément le système nerveux. Toujours avec de l'huile, le shirodhara lui fit une drôle d'impression de prime abord avant qu'elle ne se laisse emporter par une sorte de méditation liée au filet continu d'huile tiède s'écoulant lentement et régulièrement sur son front, afin de calmer son mental hyperactif, dissiper l'anxiété et favoriser un lâcher-prise total. Ces deux soins furent complétés par des pizichil, des bains de vapeur, et des kizhi qui permirent à Ciara de voir tapoter des pochons chauds remplis de plantes médicinales et de riz sur son corps pour détendre les muscles et stimuler la circulation. Elle avait droit à une sorte de reset global.
Au-delà des soins, il y avait bien sûr les repas. Les produits étaient frais et végétariens, bien entendu. Elle mangea en conscience pour intégrer les six saveurs : un repas complet devait intégrer sucré, salé, acide, amer, astringent et piquant pour satisfaire tous les besoins du corps et équilibrer les doshas ; tout en veillant à ce qu'il soit digeste et léger pour apporter une clarté mentale.
C'était vraiment un programme réfléchi qui fit du bien à la jeune femme. Avant qu'elle ne parte, on lui expliqua quelques principes de base qu'elle pouvait appliquer chez elle.
Sur un prospectus, elle put lire :
- Commencer la journée par de l'eau tiède pour réveiller le système digestif.
- Pratiquer l'auto-massage (Abhyanga) rapidement avec un peu d'huile de sésame chaude avant la douche pour tonifier la peau et ancrer le corps.
- Adapter votre rythme en respectant les cycles naturels (se coucher et se lever avec le soleil dans la mesure du possible, manger le repas le plus copieux à midi quand le feu digestif est au plus haut).
Elle sortit de son voyage en Inde, le corps et l'esprit apaisé, laissant derrière elle 10 années d'une vie qui l'avait amené à être en déséquilibre, prête à se lancer dans l'aventure de professeure de Poudlard sur des années complètes... Il ne lui restait plus qu'à rentrer en Irlande, via portoloin international le lendemain.
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