One-shot Au cœur de la faille

La brume envahit son esprit. Est-ce l'ombre d'un doute qui surgit quand elle pose le pied sur ce quai de gare, désormais si familier. Si répétitif ? Quatre ans à franchir le même mur, à monter dans le même train pour finir dans ces mêmes wagons rouges aux couleurs criardes qui lui assassinent la pupille. Elle rêverait secrètement que sa mère cesse de l'accompagner, que son père cesse de pleurer quand elle quitte, une fois de plus, le domaine familial. Les brebis bêlent, et son père braie avec elle.

Ridicule, souffle-t-elle entre ses dents crispées, déformées par l'adolescence qui pointe le bout de son nez.

Elle méprise les moldus qui circulent dans la gare de King's Cross, ces enfants qui braillent le jour de leur rentrée, pour aller s'entasser dans des écoles où l'on apprend mal, où l'on apprend rien. Elle les pousse avec son sac lourd de manuels. Le chariot elle l'a abandonné. C'est bon pour les premières années, aurait-elle glissé à Veronica si elle s'était trouvée là. Elle retrouvera son amie plus tard, probablement dans le train.

Un sifflet strident lui vrille les oreilles. Elle grimace et quand sa mère la regarde avec un sourire tendre, la nausée l'envahit soudainement. Théodora quémande une accolade, un câlin avant le départ, ne sachant désormais plus quand elle reverra sa fille, celle qui grandit trop vite et ne veut plus revenir lors des vacances. Peut-être ne reviendra-t-elle que l'été prochain, qui sait.

Est-ce une larme qu'elle distingue au coin de l'oeil de sa mère ? Chez elle, l'ombre d'un sentiment de tristesse ne semble pas pointer le bout de son nez. Ce n'est pas de l'insensibilité, simplement une prise de distance qui s'est lentement insufflée dans l'esprit de la gamine en mal de repères. Peut-être que sa famille est désormais à Poudlard et plus dans une ferme en décomposition au large de l'Ecosse. Une pensée suspendue l'attire vers les visages connus qui, elle le sait, l'attente à la table du banquet ce soir. Des visages clairs qui s'imbriquent à la lueur des bougies du plafonnier de la Grande Salle, les traits précis de ses amis.

L'été fut bien long, l'année qui s'annonce risque de l'être aussi, mais ces aurevoirs sont interminables. « Allez maman » souffle-t-elle en mettant fin à l’étreinte. « Je t'écris cet automne. » Rester vague est le meilleur moyen de réveiller l'anxiété d'une mère. L'automne c'est long, c'est loin.

Elle soulève de son corps frêle sa valise trop lourde, réarrange sur son épaule le sac qui s'écroule et grimpe dans le train, lançant un dernier signe de la main à sa mère esseulée sur le quai. Pitié, pourvu que personne ne voit cette scène larmoyante. Et cette nausée qui ne la quitte plus. Va-t-elle devoir faire le trajet en train jusqu'à l'école avec le cœur au bord des lèvres ? Pourvu que non.

Les têtes blondes de l’innocence de la jeunesse sont longues à choisir leur wagon, devant elle l’embouteillage n’en finit plus. Elle bouscule une gamine brune indécise, la foudroie du regard avant de lui passer devant pour aller au fond, tout au fond du Poudlard Express. La mâchoire serrée à lui en faire mal, elle ignore les regards de quelques camardes connus, parfois simplement déjà croisés plusieurs fois. Elle trace son chemin à travers les vitres, cherchant le moyen d’être seule pour la durée du trajet. Elle doit faire le point avec elle-même.

Et quand enfin le train démarre, l’adolescente est avachie dans le wagon le plus froid du Poudlard Express, celui où l’une des lumières du plafond vacille, donnant à son compartiment des allures lugubres et hantées. Un long soupire de soulagement s’échappe de ses lèvres fines. Elle regarde sur le quai opposé, là où sa mère ne peut désormais plus la voir. Adieu, songe-t-elle.

Oz remue dans sa cage, vocifère et s’indigne d’être traité de la sorte. Pourtant il est assis face à sa maîtresse, dans cette petite cage dorée qui lui sert de transporteur. « Calme toi Oz » lui sussure-t-elle. « On sera bientôt délivré.es. » L’animal comme elle. La liberté approche, et même si la perspective d’être entre quatre murs de pierres ne s’apparente qu’à une liberté conditionnelle, au moins aura-t-elle le loisir de pratiquer la magie, loin du regard inquisiteur de sa moldue de famille. Loin des yeux perçants et si culpabilisant de son frère.

Le visage d’Aliocha se superpose à l’ombre des tunnels par lesquels passent le train avant de filer vers les montagnes écossaises. Une grimace se dessine sur le visage de l’adolescente. D’un geste rageur et comme si elle était possédée par une entité, elle écrase la fenêtre de sa manche et lessive les derniers traits de son frère. Disparaît !, voudrait-elle lui hurler à la figure. Tamsin méprise son aîné, elle l’abhorre et le lui fait bien sentir. L’été fut rude, embrasé par un orage qui grondait dans le cœur de la sorcière. Un tonnerre qui menaçait d’éclater à chaque fois que leur regard se croisait. La jeune sorcière n’éprouve plus de pitié, plus de rancoeur pour ce frère Cracmol.

Elle le hait pour ce qu’il est, et ne comprend pas qu’une telle anomalie ait pu s’inscrire dans sa famille.

astre au 𝔷𝔢𝔫𝔦𝔱𝔥.